Bulletin n°38 : "The Guns of August", un air de déjà-vu
Le Parti se veut en ordre de marche pour 2027 ; climat, renouvelables et hydrocarbures ; CXMT et Unitree ; Chine–Europe, une rentrée à risque; au sujet de la prochaine rencontre Xi Jinping - Donald Trump ; Synergies sino-russes de l’Indopacifique à l’Arctique
📋 Structure de ce Bulletin
- 2. [La demande fléchit, la Chine répond encore par l’investissement]
- 3. [Pékin adresse une fin de non-recevoir aux critiques sur ses surcapacités]
- 4. [Climat, renouvelables et hydrocarbures : la feuille de route se précise pour 2030]
- 5. [CXMT et Unitree : que valent réellement les « succès » technologiques chinois ?]
- 6. [Chine–Europe : après les chaleurs estivales, une rentrée à risques]
- 7. [Washington demande à ses partenaires de choisir leur écosystème d’IA……Mais hésite encore sur sa propre doctrine]
- 8. [Que reste à négocier en vue d’une prochaine rencontre Xi Jinping - Donald Trump ?]
- 9. [Taipei affiche plus de 3 % du PIB pour sa défense et donne un gage à Washington
- 10. [Japon-Chine : du débat nucléaire à l’accusation de « remilitarisation » (timeline)]
- 11. [Synergies sino-russes de l’Indopacifique à l’Arctique]
- 12. [Corées : Wang Yi entérine l’horizon d’une coexistence entre deux États]
- 13. [Pékin accélère son maillage sécuritaire en Asie du Sud-Est]
- 14. [Mer de Chine méridionale : de Second Thomas à Scarborough, le Code de conduite (COC) se négocie sous haute pression (Timeline)]
- 15. [En attendant les BRICS, Pékin et New Delhi sécurisent une éventuelle rencontre Xi–Modi]
- 16. [À Bichkek, l’OCS se posera en gardienne de la Charte des Nations unies]
- 17. [Brésil : Pékin transforme la pression américaine en levier politique]
Edito
The "Guns of August" est un ouvrage de Barbara W. Tuchman, publié en 1962, consacré aux décisions diplomatiques, aux plans militaires et aux premières opérations qui précipitent les puissances européennes dans la guerre en août 1914. Aux États-Unis, son titre est devenu une référence durable aux crises dans lesquelles la rigidité des plans, le jeu des alliances et les erreurs de calcul réduisent progressivement la marge de décision des dirigeants. John F. Kennedy en avait notamment retenu un avertissement contre une escalade devenue difficile à maîtriser lors de la crise des missiles de Cuba.
Un autre ouvrage, Les Somnambules, publié par Christopher Clark en 2012 et devenu un best-seller en Allemagne en 2013-2014, décrit les dirigeants civils et militaires des puissances européennes comme des acteurs « vigilants, mais aveugles » aux conséquences combinées de leurs décisions.
En ce mois d’août 2026, la simultanéité des tensions internationales fait étrangement écho à ces avertissements.
En Europe, des évaluations américaines prêtent désormais à Moscou la tentation de tester la solidarité de l’OTAN par une opération limitée, hybride ou deniable, au-delà du territoire ukrainien. Au Moyen-Orient, la guerre change de forme sans reculer. En Asie, la tournée d’Elbridge Colby et la visite de Vladimir Poutine à Iturup montrent que des puissances déjà engagées dans un conflit peuvent simultanément déplacer leurs moyens, adresser des signaux et (se) préparer (à) d’autres confrontations.
Notre carte mentale continue de découper le monde en « théâtres », tandis que les rapports de force les relient déjà. Les États mobilisent leurs armées, leurs partenaires, les routes maritimes et les chaines de valeurs, leurs technologies et leur normes comme autant de ressources, déclarées ou pas, dans une course à la puissance que chacun présente comme nécessaire à la paix. Si la guerre mondiale n’est pas déclarée, une vision mondiale de la guerre s’installe dans les états-majors. Encore diffuse, elle oriente déjà les décisions.
Dans ce brouillard, l’administration Trump proclame un « D-Day économique » destiné à isoler totalement Téhéran. Les premières mesures frappent des intermédiaires chinois, tandis que les grandes banques et les principales entreprises de Pékin restent jusqu’ici épargnées.
Pendant ce temps, le parti communiste chinois met son appareil en ordre de marche pour 2027. Le Parti resserre la discipline au nom de l’« autorévolution », tandis que l’État accélère le XVe Plan et son autonomie industrielle et technologique. Aucun indice n’annonce une correction de trajectoire.
À l’extérieur, la Chine étend ses moyens d’action : coercition juridique contre l’Europe, constitution d’écosystèmes technologiques concurrents avec Washington, dénonciation du « militarisme » japonais, accompagnement d’une coexistence entre les deux Corées, dialogues de sécurité en Asie du Sud-Est, extension juridictionnelle en mer de Chine et approfondissement logistique avec la Russie, jusque dans l’Arctique...
Chaque initiative possède son propre théâtre et son propre récit. Leur accumulation réduit les vulnérabilités chinoises et élargit les leviers que Pékin peut exercer sur ses partenaires, ses concurrents et ses adversaires.
Pékin se prépare-t-il à un scénario de conflictualité ? Les informations disponibles ne permettent pas de l’affirmer. Elles montrent cependant une Chine qui organise ses approvisionnements, ses coalitions et ses instruments juridiques pour pouvoir en supporter les coûts, en exploiter les effets et, lorsque ses intérêts l’exigent, prendre elle-même l’initiative de ruptures limitées.
Les canons d’août ne tirent pas encore partout, mais leur écho retentit déjà aux quatre coins du monde.
➔ Ce bulletin prend la forme d’un point de situation couvrant le mois d’août ainsi que les derniers jours de juillet, postérieurs au précédent bulletin paru le 24 juillet. Sa structure et sa présentation diffèrent donc légèrement de celles des bulletins habituels.
▶Politique, idéologie
1.Le Parti se veut en ordre de marche pour 2027
Le 30 juillet un session d’étude collective du Bureau politique (BP) referme publiquement la séquence des purges et inscrit la modernisation de la défense et de l’armée officiellement dans le cadre du plan quinquennal (2026-2030). Le rapport est présenté par Sun Zheng, du Bureau de la planification stratégique de la Commission militaire centrale (CMC), envoyant un message que le BP du Parti reprend la main sur la planification militaire.
Le même jour, la réunion du Bureau a annoncé la tenue du 5ème Plenum du Comité central du PCC au mois d’octobre prochain. Le plénum devrait porter sur la supervision politique, la lutte anticorruption, avec de possibles décisions concernant certains membres du Comité central.
En parallèle, la puissante CCID met en ordre son appareil avant octobre. Sa réunion inattendue, le 22 août, s’inscrit directement dans la préparation du plenum. Organisée en dehors de son cycle annuel de janvier, elle a renouvelé deux postes de secrétaire adjoint et s’assurera de l’intégrité du processus de transition vers le XXIe Congrès de 2027.
La réunion élit Zhao Shiyong et Zhang Zhong comme nouveaux secrétaires adjoints. Xiao Pei et Fu Kui, qui avaient occupé des responsabilités importantes dans l’appareil disciplinaire depuis la première phase de la campagne anticorruption sous Wang Qishan*, apparaissent désormais en retrait de la direction exécutive de la Commission.
Leur départ marque une recomposition de la direction de l’appareil disciplinaire et l’effacement progressif de cadres associés à sa première phase de consolidation sous Xi Jinping. À l’approche d’un cinquième plénum consacré à la gouvernance du Parti, ce renouvellement prend une portée particulière, tout en laissant ouverte la question de sa signification politique exacte et de son éventuel lien avec l’héritage de Wang Qishan.
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* Wang Qishan, ancien membre du Comité permanent puis vice-président de la République, dirigea la CCID de 2012 à 2017. Principal maître d’œuvre de la première grande campagne anticorruption de Xi Jinping, il fut l’un de ses plus puissants alliés et conserve aujourd’hui encore une forte influence sur l’appareil disciplinaire.
↑ Retour au sommaire▶Politique économique et industrielle
2.La demande fléchit, la Chine répond encore par l’investissement
Le 17 août, le PM Li Qiang a présidé une réunion plénière du Conseil des affaires d'État (CAE) qui rassemble l’ensemble du gouvernement, avec les responsables provinciaux en visioconférence, pour fixer les priorités générales. Le communiqué officiel reconnaît que la faiblesse persistante de la demande intérieure menace les objectifs de 2026 et le démarrage du XVe Plan. Le CAE ordonne d’accélérer immédiatement les dépenses et les investissements déjà programmés, tout en préparant des mesures supplémentaires s’ils s’avèrent insuffisants.
Quatre jours plus tard, le 21 août, le PM tient une réunion exécutive du CAE, sous un format plus restreint, qui examine les politiques sectorielles et les textes réglementaires, dont ceux évoqués le 17 concernant les six grands réseaux d’infrastructures : eau, électricité, calcul, communications, réseaux urbains souterrains et logistique. Le gouvernement veut éviter que les investissements se limitent au déploiement d’infrastructures sans applications commerciales. Cette politique couvre notamment la 5G-A, la 6G, les réseaux satellitaires, les câbles sous-marins et la fibre à très haut débit, déjà présentés par le ministère de l’Industrie (MIIT) au mois de juillet. Face à l’atonie de la demande, Pékin privilégie ainsi une nouvelle accélération de l’investissement industriel et infrastructurel.
3.Pékin adresse une fin de non-recevoir aux critiques sur ses surcapacités
Le 28 juillet, le ministère chinois du Commerce (MOFCOM) a publié un argumentaire destiné à récuser les critiques désormais formulées par la plupart de ses grands partenaires commerciaux. Pékin y présente les surcapacités comme un « déséquilibre temporaire » propre à toute « économie de marché ».
Le texte compare systématiquement la Chine aux États-Unis et à l’Union européenne, mobilise les règles de l’OMC et attribue la compétitivité chinoise à l’innovation, aux économies d’échelle et à la concurrence. Pour les besoins de la démonstration, la qualification d’« économie socialiste de marché » s’efface opportunément, notamment le rôle de l’État dans l’orientation du crédit, de l’investissement et des capacités industrielles.
Derrière cette rhétorique, on perçoit une forme nouvelle d’exaspération. La Chine poursuivra sa stratégie industrielle, et invite ses partenaires à s’y adapter plutôt qu’à chercher à la contraindre. Pour Pékin, le débat sur les surcapacités doit stopper. Elle risque d’être davantage contrariée à l’avenir.
4.Climat, renouvelables et hydrocarbures : la feuille de route se précise pour 2030
- Le Plan de développement des énergies renouvelables pour le XVe plan quinquennal, daté du 6 juillet et publié le 23 par la Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC) et l’Administration nationale de l’énergie (NEA), fixe la trajectoire du secteur jusqu’en 2030.
- Rendu public le 29 juillet, le Plan national de réponse au changement climatique a été élaboré par le ministère de l’Écologie et de l’Environnement (MEE) avec dix-huit autres administrations.
- Enfin, le Plan de développement du pétrole et du gaz naturel, publié le 17 août par la NDRC et la NEA, avait été arrêté dès le 3 juillet.
Leur analyse comparée permettra de confronter les ambitions climatiques et renouvelables de Pékin avec la place accordée aux hydrocarbures et à la sécurité énergétique.
Ces trois plans seront traités dans le prochain bulletin.
5.CXMT et Unitree : que valent réellement les « succès » technologiques chinois ?
Le 27 juillet, ChangXin Memory Technologies (CXMT), principal fabricant chinois de mémoires DRAM, fait son entrée sur le STAR Market de Shanghai. L’action bondit de 466 % lors de sa première séance, donnant momentanément au groupe une valorisation hors norme. Cette introduction consacre en Bourse un acteur central de la politique chinoise de substitution aux mémoires étrangères, alors même que CXMT demeure en retard dans les segments les plus avancés, notamment les mémoires HBM utilisées pour l’IA.
Le 19 août, Unitree Robotics fait à son tour son entrée sur le STAR Market de Shanghai. Introduite à 150,80 yuans, l’action ouvre en hausse de 629 % et clôture à +460 %, portant la capitalisation du fabricant de robots humanoïdes et quadrupèdes à environ 50 milliards USD. Son IPO avait néanmoins été massivement sursouscrite : avant même la première cotation, la demande des particuliers avait été plus de 8 000 fois supérieure au nombre d’actions initialement proposées à cette catégorie d’investisseurs ; le taux d’attribution n’était que de 0,018 %. Cette extrême rareté des titres disponibles aide à comprendre l’envolée du cours lors de la première séance.
Dans les deux cas, le discours officiel chinois fait du succès boursier une validation plus large de la politique de hard tech. Pour CXMT, l’introduction consacrerait la capacité de la Chine à s’affranchir progressivement des fournisseurs étrangers de semi-conducteurs. Pour Unitree, Xinhua et le Global Times y voient la confirmation du passage de la robotique chinoise de l’innovation technologique à la commercialisation de masse. Ce narratif mélange trois aspects différents : la performance technologique, la réussite industrielle et la création de valeur.
Si CXMT constitue bien une avancée stratégique — la Chine dispose désormais d’un producteur national de DRAM capable d’augmenter rapidement ses capacités —, il n’a pas pour autant rejoint les leaders technologiques mondiaux sur tous les segments, et la rentabilité durable de cette expansion reste à démontrer. Le marché de la mémoire est cyclique : lorsque les prix montent, les producteurs augmentent leurs capacités ; lorsque ces capacités supplémentaires arrivent sur le marché, l’offre peut devenir excédentaire, entraînant une baisse des prix et des marges. CXMT peut donc renforcer l’autonomie technologique chinoise tout en contribuant à rendre son propre marché plus concurrentiel. (https://www.reuters.com/world/china/chinas-memory-chip-makers-ride-ai-boom-new-power-us-scrutiny-2026-07-24/)
Pour Unitree, l’entreprise dispose déjà d’un produit industriel et de ventes réelles, mais l’existence future d’un marché de masse pour les humanoïdes demeure incertaine. Son +460 % du 19 août ne démontre pas que le marché mondial de l’humanoïde soit déjà commercialement mature. Les applications restent encore largement concentrées dans la recherche, l’expérimentation et quelques usages industriels limités. Le patron d’Unitree lui-même déclarait le 20 août que le véritable « moment ChatGPT » de la robotique pourrait encore se situer entre deux et dix ans, tandis que les humanoïdes actuels restent généralement moins efficaces que le travail humain dans les applications réelles.
Dans les deux cas, le cours de Bourse constitue donc un mauvais indicateur isolé de la réussite stratégique, car il porte une anticipation différente et implicite. Pour CXMT, ce serait : « la Chine deviendra un grand producteur rentable de mémoires » ; pour Unitree : « la robotique humanoïde deviendra un immense marché et Unitree en sera l’un des leaders ». Or ni l’une ni l’autre de ces propositions n’est démontrée par une hausse de 466 % ou de 460 % le jour de l’IPO. Toutefois, le développement de ces acteurs se trouve désormais au cœur de la controverse américaine sur les restrictions technologiques : les États-Unis cherchent-ils à empêcher les entreprises chinoises de devenir rentables, ou à empêcher la Chine d’acquérir de nouvelles capacités technologiques ?
▶ Politique extérieure
6.Chine–Europe : après les chaleurs estivales, une rentrée à risques
Comme développé dans mon dernier Post, la réaction chinoise au 21e paquet de sanctions européen contre la Russie du 23 juillet ne constitue ni une mesure symétrique, ni une réponse proportionnée : l’Union vise le soutien au complexe militaro-industriel russe, tandis que Pékin frappe des acteurs participant à la défense européenne et ukrainienne.
Cette riposte s’inscrit dans un mouvement plus large.
- Le 19 août, le ministère chinois de la Justice a qualifié d’« extraterritorialité indue » les demandes d’informations adressées à des entités chinoises dans le cadre de l’enquête européenne visant JD.com. Il interdit désormais à toute organisation ou personne d’exécuter ou de faciliter ces demandes. Cette décision applique le règlement du Conseil des affaires d’État n° 835, adopté en avril 2026, qui confie au ministère de la Justice l’identification des mesures étrangères jugées abusivement extraterritoriales, en coordination avec le ministère du Commerce (MOFCOM) et les autres administrations concernées.
- Cette affaire constitue déjà la deuxième application de ce mécanisme, après une décision identique visant l’enquête européenne sur Tongfang Nuctech, le 15 mai dernier. Deux décisions en trois mois confirment la montée en puissance du ministère de la Justice. Pékin ne se contente plus de contester politiquement le FSR et en donne une traduction juridique susceptible d’empêcher les entreprises chinoises de coopérer avec les enquêtes européennes.
Dans ce contexte, les Européens commencent à préparer leur réponse.
- Depuis la fin juillet, le gouvernement allemand cartographie les technologies pour lesquelles la Chine dépend encore de fournisseurs européens, notamment les équipements spécialisés des entreprises Trumpf et Zeiss.
- L’exercice vise à déterminer quels flux pourraient servir de moyens de pression en cas de confrontation commerciale. Cette cartographie reste toutefois informelle et nationale. Une dépendance chinoise ne devient un levier européen que si les États membres acceptent collectivement de l’exploiter et de supporter les représailles qui suivraient.
- La Commission étudie parallèlement un instrument de solidarité qui aiderait les entreprises à diversifier leurs approvisionnements et pourrait amortir le coût de représailles chinoises. Encore dépourvu de financement et de forme juridique, La Commission aurait présenté cette piste aux représentants des États membres, sans la confirmer publiquement.
La rentrée fournira un nouveau stress-test à la relation bilatérale
- Le 16 septembre, Ursula von der Leyen prononcera son discours sur l’état de l’Union, traditionnellement consacré aux priorités et aux nouvelles initiatives de la Commission. Son contenu sera particulièrement observé sur la Chine, même si aucun projet précis n’a encore été annoncé dans ce cadre
- La rencontre Xi Jinping-Donald Trump, annoncée par Washington pour le 24 septembre, pourrait donner lieu à une prolongation de la suspension d’une partie des contrôles chinois sur les terres rares au-delà du 10 novembre.
- Au début du mois d’octobre, le déplacement attendu du commissaire Maroš Šefčovič à Pékin afin d’évaluer les consultations commerciales ouvertes le 29 juin autour de quatre thèmes : rééquilibrage des échanges et des investissements, contrôles à l’exportation, propriété intellectuelle et réforme de l’Organisation mondiale du commerce. Cette étape précédera le Conseil européen des 15 et 16 octobre, auquel il reviendra d’apprécier les résultats obtenus et d’arrêter la suite de la politique européenne.
L’enchainement de ces grands rendez-vous peut avantager Pékin. Au moment de recevoir Maroš Šefčovič, la Chine connaîtra les orientations exposées par Ursula von der Leyen et, si la rencontre du 24 septembre a bien lieu, les éventuels compromis obtenus de Washington. Les Européens devront, pour leur part, transformer les initiatives encore dispersées de la Commission et des États membres en une position commune.
7.Washington demande à ses partenaires de choisir leur écosystème d’IA…
Selon un projet de lettre révélé le 14 août, le département d’État entendrait demander aux quelque 35 signataires de l’AI Opportunity Statement de ne pas participer simultanément à une initiative chinoise concurrente. La cible est la World Artificial Intelligence Cooperation Organization (WAICO), proposée par le PM chinois, Li Qiang, en juillet dernier. Le Kazakhstan est, à ce stade, le seul pays connu pour appartenir aux deux ensembles : il a rejoint Pax Silica en juin avant de devenir membre fondateur de WAICO en juillet.
Si cette exigence est confirmée, Washington transformerait une déclaration de coopération en engagement d’alignement couvrant les modèles, les semi-conducteurs, les centres de données, les réseaux et les minéraux critiques. Cette décision renforcerait paradoxalement WAICO en donnant corps au discours chinois sur un ordre technologique américain réservé aux États alignés. Le projet de lettre n’avait toutefois pas encore été envoyé et pouvait encore être modifié au 17 août.
…Mais hésite encore sur sa propre doctrine
Le 10 août, Meta a publié Muse Glimmer, un modèle à poids ouverts de 30 milliards de paramètres pouvant fonctionner localement sur une seule carte graphique. Mark Zuckerberg a accompagné ce lancement d’un plaidoyer contre des restrictions qui affaibliraient les développeurs américains face aux modèles chinois de DeepSeek, Alibaba ou Z.ai.
Cette prise de position prolonge la controverse ouverte le 24 juillet par Nvidia, Microsoft, Meta et une vingtaine d’autres entreprises. Leur lettre ouverte défend les modèles dont les paramètres peuvent être téléchargés, adaptés et exécutés sans dépendre de leur concepteur ; elle affirme que leur diffusion permettra aux États-Unis d’imposer leur écosystème dans tous les secteurs.
Anthropic refuse cette approche pour les modèles les plus puissants : l’entreprise demande des contrôles renforcés sur les puces exportées vers la Chine, sur la « distillation » — l’entraînement d’un modèle à partir des réponses d’un autre — et sur les capacités dangereuses avant leur publication.
Dans le même temps, Pékin organise le rattrapage des puces d’IA depuis le sommet de l’État. Avec l’appui de Xi Jinping, le vice-Premier ministre Ding Xuexiang a constitué un comité réunissant les principales entreprises technologiques et les meilleurs laboratoires chinois, puis réparti entre des équipes spécialisées la maîtrise des différents maillons de la chaîne des semi-conducteurs. Huawei occupe une place centrale dans ce dispositif. Ding Xuexiang fait également pression sur les grands utilisateurs chinois d’IA pour qu’ils adoptent les puces nationales, afin d’accélérer leur déploiement et leur perfectionnement face aux produits de Nvidia.
Washington découvre parallèlement que ses contrôles limitent l’exportation des puces sans empêcher les entreprises américaines d’adopter des modèles chinois.
Après Cursor et Airbnb en avril, deux commissions de la Chambre ont ainsi étendu leur enquête à DoorDash, le 31 juillet. Elles demandent quels modèles chinois ont été testés, quelles données leur ont été communiquées et quelle dépendance leur utilisation pourrait créer. Le cas d’une entreprise de livraison montre où conduit ce débat : Washington doit désormais décider si la sécurité nationale exige de contrôler tout usage professionnel d’un modèle chinois, au risque de restreindre l’ouverture que ses propres entreprises jugent indispensable pour rester compétitives.
8.Que reste à négocier en vue d’une prochaine rencontre Xi Jinping - Donald Trump ?
A la fin juillet, en visite aux Philippines, Marco Rubio confirme que Pékin souhaite discuter d’une gouvernance internationale de l’IA et de règles encadrant ses usages futurs.
Il reconnaît que les deux gouvernements ne sont pas encore alignés. Les discussions de septembre pourraient porter sur les modèles de frontière, les usages militaires, la prolifération technologique, la propriété intellectuelle et les normes de sûreté.
Si Pékin confirme la venue de Xi Jinping à Washington autour du 24 septembre, sa préparation, trois autres négociations seront menées de front.
- Au sujet du dossier politique majeur, Taïwan, il devra prévenir tout dérapage rhétorique entre administrations.
- Sur les dossiers économiques, des résultats mesurables sont attendus : listes réciproques d’au moins 30 milliards de dollars de produits non sensibles bénéficiant de réductions tarifaires, mise en œuvre des engagements sur l’agriculture, Boeing et les minéraux critiques, et éventuelle prolongation au-delà du 10 novembre des suspensions des suspensions négociées à Kuala Lumpur les 25 et 26 octobre 2025, puis entérinées par les deux présidents à Busan, Corée du Sud, le 30 octobre suivant. Le Board of Trade pourrait fournir un premier « ballast » économique si les deux parties en arrêtent les listes et les règles. Le Board of Investment, en revanche, se heurte à l’absence de consultations et de secteurs éligibles clairement définis. Surtout, son articulation avec le CFIUS* reste indéterminée : faute de garanties préalables, Pékin ne peut exclure qu’un investissement politiquement agréé soit ensuite bloqué au titre de la sécurité nationale.
- Enfin, les sujets stratégiques (Ormuz, Corée du Nord....), les positions semblent très éloignées...
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*Le Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) est un comité interministériel, présidé par le département du Trésor, chargé d’examiner les investissements étrangers susceptibles de menacer la sécurité nationale américaine. Il peut imposer des mesures d’atténuation des risques ou recommander au président de bloquer une opération, voire d’ordonner son démantèlement.
↑ Retour au sommaire9.Taipei affiche plus de 3 % du PIB pour sa défense et donne un gage à Washington
Le 20 août, l’Executive Yuan a approuvé pour 2027 un effort global de défense de 1 122,5 milliards de dollars taïwanais, en hausse de 18 % et représentant 3,01 % du PIB prévisionnel.
Le budget directement placé sous l’autorité du ministère de la Défense atteindrait 691,9 milliards, soit une augmentation de 23,2 %. Cette hausse serait principalement consacrée aux investissements militaires, aux munitions et aux pièces détachées. Deux budgets spéciaux encore soumis au Parlement doivent également financer les capacités asymétriques et les drones militaires. Le projet doit être adopté par le Yuan législatif contrôlé par l’opposition, qui a retardé et réduit plusieurs enveloppes précédentes.
Contexte. Le rapport de forces au Yuan législatif n’a pas changé : le DPP dispose de 51 sièges sur 113, contre 54 députés rattachés au groupe KMT et huit au TPP. Le gouvernement ne peut donc faire adopter son projet sans l’accord d’au moins une partie de l’opposition et aucun compromis n’a été annoncé. Toutefois, le KMT et le TPP soutiennent le renforcement de certaines capacités militaires, tout en revendiquant le choix des programmes et un contrôle détaillé des dépenses. En mai, ils ont ainsi autorisé 780 milliards de dollars taïwanais sur les 1 250 milliards demandés par le gouvernement, en privilégiant les achats américains et en écartant plusieurs programmes nationaux.
À suivre de près. L’Executive Yuan transmettra le budget général au Parlement avant le 31 août. L’article 51 de la loi budgétaire prévoit son adoption avant le 30 novembre, soit deux jours après les élections locales du 28 novembre. Son examen devrait donc commencer avant le scrutin, sans que son adoption définitive soit acquise : le précédent budget général, transmis en août 2025, n’a été voté que le 14 août 2026, avec un retard record. Les arbitrages les plus litigieux, notamment sur les budgets spéciaux de défense, pourraient ainsi se prolonger au-delà des élections.
Le franchissement du millier de milliards permet surtout à Taipei d’afficher un effort équivalant à 3,01 % du PIB prévisionnel, juste au-dessus du plancher fixé par Lai Ching-te en réponse aux demandes américaines de partage de l’effort. Le département d’État a explicitement salué ce dépassement des 3 % le 21 août. Cet affichage demeure toutefois fragile : toute réduction parlementaire substantielle ramènerait le ratio sous les 3 %, tandis que le montant global repasserait sous les 1 000 milliards si plus de 122,5 milliards étaient retranchés. Or 144,5 milliards inclus dans le calcul dépendent encore de deux budgets spéciaux.
Le 19 août, avant même l’approbation formelle du projet, le Bureau des affaires taïwanaises avait réagi à l’annonce d’un budget dépassant 1 000 milliards de dollars taïwanais. Zhu Fenglian a accusé le DPP de « dilapider les ressources de la population », de sacrifier les dépenses sociales et d’entraîner l’île vers la catastrophe.
Au 26 août, Pékin n’avait toutefois pas commenté spécifiquement le ratio de 3,01 % ni l’accueil favorable que lui a réservé Washington.
10.Japon-Chine : du débat nucléaire à l’accusation de « remilitarisation » (timeline)
Dans ce contexte de fortes tensions, il convient de reconstituer l’enchaînement des faits et des déclarations entre juin et août.
24 juin. Le Parti japonais de l’innovation demande un « examen réaliste » du troisième principe antinucléaire, qui interdit l’introduction d’armes nucléaires au Japon. Il invoque notamment l’arrivée future du missile de croisière nucléaire naval américain SLCM-N.
Shinjiro Koizumi et Sanae Takaichi maintiennent officiellement les trois principes — ne pas posséder, produire ou accueillir d’armes nucléaires —, tout en refusant de clore le débat ou de garantir leur reprise intégrale dans les documents stratégiques attendus à la fin de 2026.
20 et 21 juillet. Pékin avertit que le Japon paierait un « lourd prix » s’il remettait ces principes en cause, puis qualifie les propos de Shinjiro Koizumi de « provocateurs et dangereux ».
30 juillet. Le ministère chinois de la Défense franchit une étape supplémentaire : il décrit le Japon comme un « État du seuil nucléaire », rappelle qu’il détenait environ 44,4 tonnes de plutonium séparé à la fin de 2024 et l’accuse d’entretenir délibérément la capacité d’effectuer rapidement une percée nucléaire..
Du 4 au 9 août. Le nouveau Livre blanc japonais inscrit la modernisation militaire et industrielle du pays dans la durée.
Lors des commémorations d’Hiroshima, le 6 août, puis de Nagasaki, le 9, la Première ministre Takaichi affirme que le gouvernement « respecte » actuellement les trois principes, sans promettre leur maintien futur.
Pékin s’empare de cette ambiguïté : son porte-parole accuse Tokyo d’instrumentaliser la mémoire d’Hiroshima tout en recherchant un renforcement de la protection nucléaire américaine, un éventuel partage nucléaire et, à terme, une capacité propre.
Le 7 août, il appelle le Japon à respecter ses engagements et à « cesser de jouer avec le feu », en soulignant l’opposition d’une large majorité de l’opinion japonaise à leur révision.
11 août. À Genève, 41 États publient une déclaration demandant que les tirs de missiles balistiques à longue portée fassent l’objet d’une notification au moins vingt-quatre heures à l’avance. Le texte ne nomme pas la Chine, mais intervient après un tir chinois effectué en juillet sans préavis suffisant ; Pékin rejette cette demande.
12 août. Alors que Taïwan conduit, du 5 au 14 août, ses exercices annuels Han Kuang, une frégate chinoise et la frégate indonésienne KRI I Gusti Ngurah Rai effectuent un exercice de navigation à l’est de l’île. Jakarta le présente comme une interaction de passage sans entraînement au combat. Taipei y voit surtout une tentative chinoise de faire reconnaître sa juridiction dans ces eaux. Son renseignement militaire relève que le navire indonésien revenait d’exercices en Russie et transitait par le Japon, et que l’opération était sans effet militaire direct.
15 août. Le jour anniversaire de l’annonce de la capitulation japonaise, Shinjiro Koizumi et la ministre de la sécurité économique, Kimi Onoda, se rendent au sanctuaire Yasukuni, tandis que Sanae Takaichi fait transmettre une offrande. Le sanctuaire honore notamment quatorze dirigeants condamnés comme criminels de guerre de catégorie A*. Pékin dépose une protestation officielle et accuse les responsables japonais de réhabiliter les criminels de guerre, de réécrire l’histoire et d’« ouvrir la voie à l’accélération de la militarisation ». La présence du ministre de la Défense permet à la Chine de convoquer et dénoncer le passé impérial, l’augmentation des dépenses militaires, l’évolution de la doctrine de défense et le débat nucléaire japonais sous une même accusation de « nouveau militarisme ».
19–20 août. La presse japonaise révèle que le ministère de la Défense prépare une demande budgétaire record d’environ 8 900 milliards de yens, soit 56 milliards USD, pour l’exercice 2027.
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*La catégorie A, définie par le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient, désignait les dirigeants accusés d’avoir préparé, déclenché ou conduit une guerre d’agression. Elle ne constituait pas une échelle de gravité : les catégories B et C concernaient respectivement les crimes de guerre conventionnels et les crimes contre l’humanité.
11.Synergies sino-russes de l’Indopacifique à l’Arctique
Dans le même temps, le 13 août, Vladimir Poutine s’est rendu pour la première fois à Iturup (Etorofu pour le Japon), l’une des quatre îles administrées par la Russie et revendiquées par Tokyo. Le même jour, les ambassadeurs chinois et russe au Japon ont publié un texte commun dénonçant la contestation des résultats de la Seconde Guerre mondiale, la résurgence du « militarisme » et la formation d’alliances militaires dans la région.
En se rendant à Iturup le jour même de la publication du texte commun, Vladimir Poutine apporte un soutien direct à la campagne engagée depuis plusieurs mois par Pékin contre la « remilitarisation » du Japon.
Sa visite intervient également après l’exercice naval sino-russe Joint Sea-2026, organisé du 6 au 13 juillet au large de Qingdao, puis une patrouille commune dans le Pacifique. Le 19 juillet, un destroyer chinois accompagné de deux autres bâtiments chinois et d’une frégate russe a effectué un tir réel près d’Okinotori, dans une zone que le Japon considère comme sa zone économique exclusive.
Ces actes mettent en œuvre l’engagement pris par Xi Jinping et Vladimir Poutine, dans leur déclaration conjointe du 20 mai dernier, « d’étendre » (拓展) les exercices et les patrouilles navales et aériennes.
La visite de Poutine, en appui de l’activisme diplomatique chinois envers le Japon, coïncide avec la tournée entreprise, le 10 août, par Elbridge Colby aux Philippines, en Indonésie, en Thaïlande et au Cambodge afin de réaffirmer l’engagement militaire américain et d’inciter les partenaires régionaux à renforcer leurs capacités
Les déplacements presque simultanés de Vladimir Poutine et d’Elbridge Colby traduisent un regain de compétition dans l’Indopacifique, tout en répondant à des préoccupations qui dépassent la région.
Deux jours après la visite à Iturup, la coopération sino-russe trouve un autre terrain dans l’Arctique.
Le 15 août, le Dubai Tower, exploité par Sea Legend, a quitté Ningbo-Zhoushan pour inaugurer le passage à un service conteneurisé saisonnier hebdomadaire entre la Chine et plusieurs ports européens par la route maritime du Nord (NSR). Le projet est piloté par un opérateur commercial dont la relation avec l’État chinois, bien que difficile à attribuer publiquement, est très (très) probable *.
Pour Moscou, une ligne chinoise desservant Felixstowe, Rotterdam ou Hambourg contribue à présenter la NSR comme un corridor commercial international, au-delà de sa fonction actuelle d’évacuation du pétrole et du GNL russes sanctionnés. Elle normalise la route au moment où son trafic énergétique est de plus en plus associé aux flottes fantômes et au contournement des sanctions.
Pour Pékin, elle crée une option logistique saisonnière évitant Malacca, Ormuz, Bab el-Mandeb et Suez, particulièrement adaptée à certains produits industriels à forte valeur. La répétition des traversées permet aussi d’accumuler des données, des relations portuaires et une expérience assurantielle. Elle donnera progressivement à la Chine une capacité d’influence fonctionnelle sur un corridor dont la juridiction demeure russe.
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*Sea Legend est un armateur de capitaux chinois enregistré à Singapour, spécialisé dans les liaisons délaissées par les grandes compagnies. Entré sur la mer Rouge à la fin de 2023, il y a maintenu un service régulier après le début des attaques houthies, alors que plusieurs grands armateurs suspendaient leurs traversées. Son modèle consiste à exploiter commercialement des corridors dont le risque géopolitique réduit la concurrence. Sea Legend ressemble à un éclaireur commercial ou à un « opérateur-bélier ». Il entre dans les espaces abandonnés (provisoirement) par les grands opérateurs d’Etat.
12.Corées : Wang Yi entérine l’horizon d’une coexistence entre deux États
En visite à Séoul les 19 et 20 août, Wang Yi a été invité à réagir au « schéma directeur de coexistence pacifique » présenté quatre jours auparavant par le président Lee Jae-myung. Celui-ci propose de réduire progressivement l’hostilité intercoréenne, d’établir des mécanismes de prévention des crises et d’ouvrir une discussion entre les parties concernées afin de remplacer l’armistice de 1953 par un régime de paix. Séoul défend parallèlement une approche graduelle de la dénucléarisation, commençant par l’arrêt du développement des capacités nucléaires nord-coréennes.
Wang Yi a déclaré souhaiter voir « les deux États coréens progresser graduellement vers une coexistence pacifique », puis « parvenir à la conversion du mécanisme d’armistice en mécanisme de paix ». La référence aux deux États constitue une inflexion notable de la part de Pékin qui évoquait généralement les « parties du Nord et du Sud » et maintenait la réunification pacifique comme horizon. Il reprend ainsi l’objectif de coexistence avancé par Séoul et intègre, sous une forme apaisée, la doctrine des « deux États » adoptée par Pyongyang.
La conversion de l’armistice en mécanisme de paix relève toutefois d’une architecture chinoise ancienne. Wang Yi employait déjà cette formule en 2016 lorsqu’il proposait de faire avancer parallèlement la dénucléarisation et la transformation du régime d’armistice. Pékin greffe donc l’initiative de Lee sur sa propre doctrine de règlement de la péninsule, tout en attribuant la responsabilité fondamentale des tensions à la « politique hostile » des États-Unis envers Pyongyang. La dénucléarisation complète cesse dès lors d’être le préalable immédiat à toute avancée.
Cette évolution sert les intérêts chinois à deux niveaux.
- À l’échelle de la péninsule, une division stabilisée préserve la zone tampon nord-coréenne, réduit le risque d’effondrement ou d’absorption du Nord par un État allié aux États-Unis et sécurise le maintien du régime de Pyongyang.
- À l’échelle régionale, la conversion de l’armistice en mécanisme de paix offre à Pékin un levier pour promouvoir une architecture de sécurité en Asie de l’Est moins structurée par les alliances américaines, la dissuasion militaire et l’axe Washington-Séoul-Tokyo.
La composition de l’enceinte de négociation, son articulation avec le dossier nucléaire et la place accordée aux dispositifs militaires américains détermineront la capacité de la Chine à transformer ce soutien diplomatique en gain institutionnel régional. Le format de la future négociation et le statut exact qu’y revendiquera Pékin ne sont pas encore arrêtés.
13.Pékin accélère son maillage sécuritaire en Asie du Sud-Est
Le 21 août à Jakarta, Wang Yi et Dong Jun ont tenu avec le ministre indonésien des Affaires étrangères, Sugiono, et le ministre de la Défense, Sjafrie Sjamsoeddin, la deuxième réunion du mécanisme « 2+2 » inauguré à Pékin le 21 avril 2025. Wang Yi l’a présenté comme le premier mécanisme ministériel associant Affaires étrangères et Défense jamais établi par la Chine avec un autre pays.
Les quatre ministres ont décidé de rendre régulières et institutionnelles les coopérations portant sur les équipements et technologies de défense, les exercices conjoints, la formation, la sécurité maritime et cyber ainsi que la lutte contre la criminalité transnationale.
Le même jour, Wang Yi et Sugiono ont inauguré un Dialogue stratégique global distinct, élargissant la coordination aux minerais, à l’énergie, à l’intelligence artificielle et à l’élaboration d’un plan d’action bilatéral pour 2027-2031. L’Indonésie constitue ainsi le cas le plus avancé de la tentative chinoise de convertir une relation économique avec une grande puissance non alignée en partenariat de sécurité institutionnalisé.
Contexte. La première réunion sino-indonésienne, organisée à Pékin le 21 avril 2025, avait été présentée comme le premier mécanisme chinois de ce type au niveau mondial. Pékin déploie depuis lors en Asie du Sud-Est une famille de formats adaptés à chaque partenaire. Le Vietnam a accueilli le 16 mars 2026 un premier « 3+3 » réunissant Affaires étrangères, Défense et Sécurité publique. Le Cambodge a tenu son premier « 2+2 » le 22 avril, avant d’accepter dès le 27 mai son élargissement à un « 3+3 » incluant la sécurité publique. Enfin, le 20 juillet, la Chine et la Thaïlande ont décidé de créer un « 2+2 » ministériel permanent, sans aucune réunion inaugurale n’ait encore été annoncée. Cette multiplication rapide d’accords intervient tandis que Washington accélère lui aussi son engagement régional.
14.Mer de Chine méridionale : de Second Thomas à Scarborough, le Code de conduite (COC) se négocie sous haute pression (Timeline)
Comme pour la relation sino-japonaise, il est utile ici bien avoir à l’esprit l’enchainement des faits et des initiatives en cette fin d’été.
Rappel
Le 20 juillet, nouvel affrontement à Second Thomas. Des garde-côtes chinois et des militaires philippins s’affrontent près du BRP Sierra Madre. Un marin philippin est blessé. Pékin et Manille s’accusent mutuellement d’avoir provoqué l’incident, survenu à la veille des réunions ministérielles de l’ASEAN à Manille.
Relié : Bulletin #37– Mémo 8 – Mer de Chine méridionale : un affrontement qui intervient à point nommé pour PékinA partir du 21 juillet, la pression se déplace vers Scarborough pendant les réunions de l’ASEAN. Le communiqué ministériel du 21 juillet appelle à conclure avant la fin de 2026 un code de conduite « effectif et substantiel », conforme au droit international et à la Convention des Nations Unies pour le droit de la mer (CNUDM). Les 23 et 24 juillet, les garde-côtes chinois utilisent néanmoins des canons à eau contre des navires philippins à Scarborough, pendant que Wang Yi, Marco Rubio et leurs homologues régionaux poursuivent leurs échanges à Manille.
Le 31 juillet, les Philippines remettent aux Nations unies leur carte officielle de Scarborough, qui délimite les eaux dans lesquelles elles estiment exercer des droits autour du récif. Effectué conformément à l’article 16 de la CNUDM, ce dépôt inscrit la position juridique philippine au registre international sans trancher la question de la souveraineté.
Au mois d’août, Pékin fait montre d’un regain d’activisme
Le 30 juillet, le commandement chinois du théâtre Sud organise une patrouille aéronavale de préparation au combat autour de Huangyan. Le 1er août, les garde-côtes s’entraînent à l’interception, à l’arraisonnement, à la saisie et au remorquage forcé. Le même jour entrent en vigueur les Mesures de gestion de la Réserve naturelle nationale de Huangyan.
La réserve, créée en 2025 et approuvée par le Conseil des affaires État en septembre 2025, couvre 3 523,67 hectares autour de Scarborough. Le Bureau de la mer de Chine méridionale du ministère des Ressources naturelles (MNR) reçoit la gestion quotidienne du site, tandis que les garde-côtes sont chargés des patrouilles et de la répression des infractions. Pékin applique ainsi à Scarborough un dispositif administratif et policier fondé sur son droit interne.
Le 8 août, le département d’État américain dénonce l’utilisation par Pékin de justifications environnementales et juridiques pour restreindre l’accès des pêcheurs philippins.
Le 14 août, la Chine publie sa première évaluation écologique regroupant neuf récifs des Paracels, des « Zhongsha » et des Spratleys. Et le 18 août, l’Institut d’océanologie de la mer de Chine méridionale annonce la création d’un dispositif d’observation couvrant les eaux des « Zhongsha », ensemble dans lequel Pékin inclut Scarborough. Son emplacement demeure indéterminé, mais le projet doit relier deux plateformes en mer à un appui terrestre et aux stations chinoises des Paracels et des Spratleys.
Le 19 août, Pékin consolide ses positions dans les Paracels. Des images satellites montrent l’achèvement d’une première phase de travaux sur Antelope Reef, situé dans l’archipel des Paracels, au nord de la mer de Chine méridionale.
Durant l’été, le centre de la contestation se déplace de Second Thomas, où Pékin cherche principalement à contrôler le ravitaillement d’un avant-poste philippin, vers Scarborough, dont la Chine contrôle déjà les accès et qu’elle entreprend désormais d’administrer de manière régulière. Ce déplacement s’accompagne d’un activisme diplomatique et juridique philippin auquel Pékin répond par l’accumulation d’instruments militaires, policiers, administratifs afin de consolider ses positions avant la conclusion éventuelle du COC à la fin de l’année.
▶ Chine - Monde multipolaire
15.En attendant les BRICS, Pékin et New Delhi sécurisent une éventuelle rencontre Xi–Modi
Le 25 août à Pékin, Wang Yi, ministre des Affaires étrangères, directeur du Bureau de la Commission centrale des affaires étrangères et, de fait, principal représentant chinois pour les affaires de sécurité nationale, a reçu Ajit Doval, conseiller indien à la sécurité nationale.
Tous deux intervenaient également comme représentants spéciaux pour la question frontalière* : leur entretien devait donc préparer à la fois la stabilisation de la relation et la sécurisation d’une éventuelle rencontre entre Xi Jinping et Narendra Modi en marge du 18e sommet des BRICS, les 12 et 13 septembre prochain.
Si elle est confirmée, cette rencontre confortera l’Inde comme puissance asiatique hôte de rang égale à la Chine et de montrer que les deux pays peuvent préserver leur coopération au sein des BRICS et du Sud global malgré leur compétition stratégique, leurs différends commerciaux et surtout un contentieux frontalier qui demeure le principal obstacle à la normalisation de leur relation.
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* Leurs principaux différends portent sur l’Aksai Chin, administré par Pékin et revendiqué par New Delhi, et sur l’Arunachal Pradesh, administré par l’Inde et revendiqué en grande partie par la Chine. Les affrontements de la vallée de Galwan, en juin 2020, ont durablement interrompu la normalisation politique. L’accord d’octobre 2024 sur les patrouilles à Depsang et Demchok a permis le désengagement des forces sur les derniers points de friction hérités de 2020, sans régler le contentieux territorial.
16.À Bichkek, l’OCS se posera en gardienne de la Charte des Nations unies
Les 31 août et 1er septembre, les dirigeants de l’Organisation de coopération de Shanghai se réuniront à Bichkek, avec leurs partenaires du format « OCS+ », pour le 25ème anniversaire de l’organisation.
Le sommet a été préparé le 24 juillet à Cholpon-Ata par les ministres des Affaires étrangères. La déclaration commune rattache explicitement les positions de l’OCS à la Charte des Nations unies. Les ministres réaffirment le rôle central de coordination de l’ONU et invoquent la souveraineté, la non-ingérence, le non-recours à la force et le règlement diplomatique des conflits. Cette insistance permet à l’OCS de s’approprier politiquement le langage onusien et de présenter sa conception multipolaire de l’ordre international comme la traduction fidèle de ses principes, tout en suggérant que les puissances occidentales s’en sont éloignées. Sur l’Iran, les membres condamnent les frappes militaires contre le pays comme des « actes d’agression » violant gravement la Charte et le droit international, sans toutefois en désigner les auteurs, et rejettent les sanctions économiques unilatérales. La future déclaration de Bichkek devrait reprendre cette position et l’accompagner de textes sur la sécurité, l’intelligence artificielle, les transports, l’énergie et le climat, ainsi que d’une réforme des mécanismes de l’organisation.
17.Brésil : Pékin transforme la pression américaine en levier politique
À moins de six semaines de l’élection présidentielle brésilienne du 4 octobre, Pékin exploite l’espace ouvert par la détérioration des relations entre Brasilia et Washington.
Le 22 juillet sont entrés en vigueur des droits américains supplémentaires de 25 % sur une large partie des importations brésiliennes (USTR). Le 27 juillet, Xi Jinping a relevé devant Lula que le Brésil abordait une « importante échéance politique intérieure », avant d’assurer le pays du soutien chinois pour préserver sa souveraineté et repousser les « ingérences extérieures ». Il a parallèlement appelé à renforcer la coordination sino-brésilienne et la coopération au sein des BRICS, en amont du sommet de New Delhi des 12 et 13 septembre.
Le compte rendu brésilien met l’accent sur la préparation de discussions Chine–Mercosur, avec les « flexibilités nécessaires », et le développement de coopérations dans l’intelligence artificielle, les satellites, la transformation des minerais critiques et les engrais. Toutefois, ces éléments ne figurent pas dans le communiqué chinois et ne constituent pas encore l’ouverture d’une négociation commerciale formelle.
A l’approche des élections, Flávio Bolsonaro, principal adversaire de Lula et désormais à égalité statistique avec lui dans l’hypothèse d’un second tour, a rencontré de hauts responsables américains et demandé le 6 juillet à Washington de différer les droits de douane jusqu’après l’élection. La pression américaine nourrit ainsi le discours de souveraineté de Lula et offre à Pékin l’occasion de se présenter comme un partenaire respectueux de l’autonomie brésilienne.
L’appel Lula–Trump du 21 août a rouvert un canal de négociation sur le commerce, mais Brasilia n’attend pas de modification des droits américains avant le scrutin.
▶Agenda
Une rentrée diplomatique chargée
- 31 août/1er septembre, à Bichkek, Kirghizstan : réunion du Conseil des chefs d’État de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), suivie du sommet « OCS Plus ».
- 12/13 septembre, New Delhi : XVIIIe sommet des BRICS, sous présidence indienne. La participation de Xi Jinping demeure attendue, mais n’est pas encore confirmée par Pékin.
- 16 septembre, à Strasbourg : discours sur l’état de l’Union d’Ursula von der Leyen devant le Parlement européen.
- 18/28 septembre — siège de l’ONU, New York : semaine de la 81e Assemblée générale. Le débat général se tiendra les 22–26 et 28 septembre.
- 24 septembre, à Washington : rencontre Xi Jinping–Donald Trump annoncée par le président américain. Le département d’État confirme le principe d’une visite de Xi en septembre. Pékin n’a pas encore confirmé publiquement la date.
- 15 et 16 octobre, à Bruxelles : Conseil européen. La Chine ne figure pas encore dans l’ordre du jour public, qui sera précisé une semaine auparavant, mais cette réunion constituera un jalon pour l’évaluation de la politique commerciale européenne après les consultations estivales avec Pékin.
- 18 et 19 novembre à Shenzhen : 33e réunion des dirigeants économiques de l’APEC. Donald Trump a annoncé, le 19 juin, son intention de participer à la conférence, mais son déplacement n’a pas encore fait l’objet d’une confirmation formelle de la Maison-Blanche ni de Pékin.
Note personnelle :
J'espère que vous avez passé un bel été. Vous retrouverez la version classique du bulletin de sources chinoises dès jeudi prochain avec ses rubriques « Influence et ingérences », ainsi que les revues documentaire et événementielle.