Bulletin n°37 : les relations avec la Chine sous tension estivale

La chute de Ma Xingrui marque l’aboutissement de trois années d’enquêtes dans le secteur aérospatial ; Pékin fait payer aux entreprises sa propre politique de surcapacités ; l’UE sort du cadre fixé par Pékin ; Chine–États-Unis : l’Iran s’invite dans les préparatifs d’une future rencontre Trump–Xi

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Bulletin n°37 : les relations avec la Chine sous tension estivale
A proximité du BRP Sierra Madre, récif Second Thomas/Ayungin ; Sun Lei au Conseil de Sécurité de l'ONU ; visite de parlementaires européens à Pékin


Edito

Le Moyen-Orient s’installe dans une reprise prolongée des hostilités. L’extension du conflit à la mer Rouge, la menace sur Bab el-Mandeb et le retour du front yéménite pèseront directement sur les échanges sino-américains : Washington demandera à Pékin d’agir sur Téhéran et les Houthis. La Chine cherchera à transformer cette pression en levier de négociation, tout en protégeant ses flux et ses actifs, sans assumer la sécurité collective de la région.

Dans le même temps, la relation UE-Chine se durcit. Bruxelles, Paris et Berlin relient désormais déséquilibres commerciaux, dépendances critiques, soutien chinois à la Russie et sécurité indopacifique dans un même agenda de discussions.

Pékin constate que ses deux plus importants partenaires commerciaux, les Etats-Unis et l’UE, adoptent une lecture globale, stratégique et sécuritaire de la relation pouvant les faire sortir du cadre qu’il avait tracé pour eux.  

Sur l’Ukraine comme au Moyen-Orient, la Chine prétend offrir ses bons offices. Mais ses interlocuteurs voient surtout un acteur qui protège ses partenaires, dont la Russie et l’Iran, exploite les crises et diffère certains choix, révélant une ambition inchangée de hiérarchiser l’ordre international à son avantage.

Pour autant, cette défiance croissante ne modifie pas sa trajectoire économique. Son appareil exportateur, ses ambitions technologiques et la projection extérieure continuent de guider la politique extérieure chinoise.

Ainsi, Pékin administre ses relations avec ses partenaires établis tout en préparant, plus au sud, notamment en zone ASEAN ou en Amérique latine, les marchés et les coalitions de demain.


▶ Politique intérieure

1. La chute de Ma Xingrui marque l’aboutissement de trois années d’enquête dans le secteur aérospatial

Le 14 juillet, le Comité central du PCC a prononcé l’exclusion du Parti et la révocation de Ma Xingrui, membre du Bureau politique et ancien secrétaire du Parti au Xinjiang. La Commission centrale de contrôle de la discipline (CCID) lui reproche des violations politiques, le favoritisme dans les nominations, la protection de proches, une corruption familiale et des faits présumés de corruption d’une « extrême gravité ». Les commentaires présentent souvent cette affaire comme l’extension au pouvoir civil des purges conduites dans l’Armée populaire de libération (APL), ou comme un nouvel épisode de lutte entre réseaux dirigeants. La trajectoire de Ma Xingrui invite à replacer sa chute dans un contexte plus précis. Depuis 2023, le Parti inspecte méthodiquement le système aérospatial (航天系), ses deux grands groupes industriels, leur administration de tutelle et les chaînes reliant lanceurs, missiles et programmes stratégiques. (5 747 signes ; Mots-clés : Ma Xingrui ; CASC ; SASTIND ; CASIC)

Ma Xingrui constitue l’un des principaux produits politiques du système spatial chinois. Docteur en mécanique, ancien responsable du programme spatial habité, il a dirigé la China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC), puis l’Administration d’État pour la science, la technologie et l’industrie de défense (SASTIND) avant d’intégrer le gouvernement central, les directions provinciales et le Bureau politique. Sa chute porte l’enquête jusqu’à l’extrémité politique supérieure d’une filière déjà soumise à plusieurs cycles de contrôle.

Du 6 avril au 25 juin 2023, le quatrième groupe central d’inspection a contrôlé simultanément la CASC et la China Aerospace Science and Industry Corporation (CASIC). Les conclusions ont été transmises aux deux groupes le 20 septembre 2023. Cette inspection conjointe couvrait les deux piliers industriels du système aérospatial chinois : CASC concentre les lanceurs, satellites et plusieurs capacités stratégiques ; CASIC développe notamment des systèmes de missiles, de défense aérienne, de propulsion solide et des lanceurs spatiaux.

Les rapports de rectification publiés en juillet 2024 signalent des contrôles portant sur les marchés publics, les nominations, les relations entre responsables publics et entreprises, les démissions permettant d’échapper à la surveillance et les pratiques de responsables tirant profit de leur entreprise publique. CASIC a organisé seize opérations spéciales de rectification et demandé à ses unités de rechercher les problèmes communs révélés par les affaires individuelles.

Le deuxième cycle d’inspections du XXe Comité central a ensuite ciblé, en 2024, le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information (MIIT) et l’Administration d’État pour la science, la technologie et l’industrie de défense (SASTIND). Cette dernière supervise les grands programmes d’armement, les entreprises de défense et une partie des activités de l’Administration nationale de l’espace. En janvier 2025, elle indiquait toujours poursuivre la rectification demandée par l’inspection centrale.

Les contrôles sont ensuite descendus vers les instituts et les organismes subordonnés. CASC a engagé ses propres cycles d’inspections internes dès la fin de 2023, puis les a prolongés en 2024, 2025 et 2026.

Le balistique apparaît dans ces textes sous des catégories codées : « programmes de modèle » (型号任务), « équipements » (装备), « responsabilité première de renforcement de l’armée » (强军首责) et « industrie scientifique et technologique de défense » (国防科技工业). L’absence du mot « missile » (导弹) dans les rapports publics reflète le caractère classifié des programmes. Les institutions inspectées regroupent directement les capacités de lanceurs spatiaux, de missiles balistiques, de missiles de croisière, de défense aérienne et de propulsion.

Plusieurs dirigeants issus des groupes de défense ou de l’administration des programmes stratégiques ont été démis, ont disparu de la vie publique ou ont été placés sous enquête. Le 24 juin 2026, Bian Zhigang, vice-directeur de la SASTIND et administrateur adjoint de l’Administration nationale de l’espace, a été officiellement visé par une enquête disciplinaire. Bian Zhigang avait lui-même participé à la conduite des inspections internes de l’administration. L’affaire remonte aujourd’hui jusqu’à un membre du Bureau politique ayant dirigé CASC et la SASTIND, et semble clôturer par le haut trois années d’enquêtes.

Commentaire

L’Institut taïwanais de recherche sur la défense et la sécurité nationales (INDSR) avait identifié cette évolution dès octobre 2025. Selon l’un de ses chercheurs, Liang Shuyuan, la baisse du nombre de nouveaux cas au sein de la Force des fusées traduisait un déplacement de l’enquête vers les entreprises militaires et le système national de science et technologie de défense. Les organes disciplinaires procéderaient par  technologie et par produit final afin de cartographier les réseaux professionnels disposés autour de ces équipements : utilisateurs militaires, concepteurs, fabricants, administrations de tutelle et responsables de l’attribution des ressources. Ce type de procédure rhizomique a également été observée lors des enquêtes concernant le département Equipements de la Commission Militaire Centrale (CMC).

Une hypothèse peut être avancée, avec toute la prudence nécessaire sur ce type de sujet : depuis 2023, le Parti  aurait inspecté des chaînes de commandement allant du missile et du lanceur jusqu’au Bureau politique. Néanmoins, si les informations consultées (ouvertes) établissent la continuité de l’opération, elles ne permettent pas encore de démontrer que l’ensemble des procédures relève d’un dossier politico-judiciaire unique. Elle pourraient concerner d’autres enquêtes en cours.

Analyse

La chute de Ma possède aussi une fonction de communication politique. Sur le plan intérieur, elle accélère les enquêtes en retirant toute protection symbolique aux réseaux issus du système spatial. La sanction d’un membre du Bureau politique signale aux instituts, aux groupes industriels et aux administrations que les procédures peuvent remonter jusqu’aux anciens donneurs d’ordre et parrains politiques. La durée extensible des enquêtes encourage et permet les dénonciations, les repositionnements individuels et la transmission de nouvelles informations par les échelons inférieurs.

Cette communication accompagne la priorité donnée à l’innovation, à l’intelligence artificielle, au spatial et à l’autonomie technologique depuis ces mêmes années 2023-2026.

Le Parti veut intégrer davantage de scientifiques, d’académiciens et d’ingénieurs dans son appareil de décision.

Relié : Bulletin #32– Mémo 10 – le Parti incorpore des savants certifiés dans son appareil de décision pour piloter la compétition technologique

Cette promotion exige, dans sa logique, un adoubement politique renforcé. Ma Xingrui incarnait une trajectoire d’excellence scientifique convertie en pouvoir administratif et politique. Les accusations de favoritisme, de corruption familiale et de protection de réseaux contredisaient le récit officiel d’une élite technoscientifique plus compétente et plus vertueuse.

À l’extérieur, cette succession d’affaires produit l’image d’un système chinois continuellement en mouvement, difficile à lire et capable de frapper ses propres « anomalies ». Pékin peut présenter les purges comme la preuve d’une capacité d’autocorrection : les défaillances seraient identifiées, les responsables éliminés et la chaîne technologique assainie avant la prochaine phase de compétition. Cette mise en récit transforme la persistance de réseaux corrompus en démonstration d’efficacité de la gouvernance sous Xi Jinping.

🏷️ Ma Xingrui CASC SASTIND CASIC
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2. Pékin construit un continuum juridique intérieur-extérieur

Dans un article publié le 14 juillet dans le Quotidien du Peuple, Guo Li, doyen de la faculté de droit de l’Université de Pékin, appelle à ouvrir une « nouvelle phase » du « gouvernement du pays conformément aux lois » (依法治国). Le Parti entend coordonner plus étroitement la législation, la réglementation, l’administration, la justice, la supervision et la sécurité autour des objectifs politiques qu’il fixe. Cette architecture doit permettre à l’État-parti d’agir simultanément sur plusieurs secteurs, d’accélérer la mise en œuvre de ses décisions et de prolonger l’action du droit chinois au-delà du territoire national. (5 157 signes. Mots-clés : politique juridique extérieure ; droit ; extraterritorialité)

Le droit conçu pour atteindre les objectifs politiques

Le décrit le droit non comme un objet « fermé », mais comme un « système ouvert », en interaction permanente avec l’ensemble des activités du Parti et de l’État.

L’article revendique explicitement cette conception comme une supériorité du système chinois :

« La pensée de Xi Jinping sur le gouvernement par le droit dépasse le mode de pensée occidental, qui conçoit le droit de manière isolée et conflictuelle, ainsi que la logique simpliste selon laquelle l’équilibre et le contrôle réciproque des pouvoirs suffiraient, pour l’essentiel, à réaliser l’État de droit. »

Au modèle occidental des pouvoirs séparés et mutuellement contraints, Guo Li oppose un système dans lequel les institutions juridiques agissent de manière coordonnée sous une direction politique commune.

Une transversalité sous commandement top-down

Explication de cet oxymore : le texte souligne la nécessité pour les différentes administrations du parti et de l’Etat de non seulement poursuivre une finalité identique mais surtout d’intervenir selon un tempo coordonné et produire des effets convergents (步调一致).

Cette coordination concentre les moyens juridiques, réglementaires, administratifs, judiciaires et disciplinaires disponibles autour d’un même objectif. Elle prépare des salves ou des « paquets » normatifs capables d’agir simultanément sur plusieurs points d’impact, secteurs ou catégories d’acteurs.

Les règlements no 834 sur la sécurité des chaînes industrielles et d’approvisionnement et no 835 contre l’application extraterritoriale abusive de droits étrangers illustrent déjà cette méthode. Promulgués à une semaine d’intervalle au printemps 2026, ils relient sécurité nationale, politique industrielle, relations commerciales, compétence extraterritoriale et mécanismes de contre-mesure. 

Le Parti assure le pilotage vertical de cette transversalité. Il hiérarchise les objectifs, fixe les seuils de déclenchement et détermine la combinaison des instruments mobilisés.

Un continuum juridique intérieur-extérieur

La même logique s’applique aux affaires extérieures, dans les domaines commercial, technologique, numérique, financier, judiciaire et sécuritaire.

Ce décloisonnement juridictionnel entre l’interne et l’externe prolonge les instructions données par Xi Jinping dès novembre 2023 dans le cadre d’une session d’étude du Bureau politique : constituer un « grand dispositif coordonné » du droit applicable aux affaires extérieures.

Concrètement, cette coordination couvre déjà trois dimensions :

  • La coopération entre le MOFCOM, les douanes, la SAMR, les autorités de contrôle des données (NDA), les régulateurs sectoriels et les organes de sécurité ;
  • L’articulation entre contrôle des exportations, liste des entités non fiables, contre-mesures, sécurité des données et examens de sécurité nationale ;
  • le raccordement entre décisions administratives et conséquences judiciaires, civiles ou commerciales.

Le droit pénal participe à cette projection. L’article 219-1 du Code pénal, introduit en 2020, réprime l’obtention ou la fourniture illicite de secrets commerciaux au profit d’une institution, d’une organisation ou d’une personne étrangère. Le régime du contrôle des exportations associe sanctions administratives, responsabilité pénale, interdictions professionnelles et compétence à l’égard d’acteurs établis hors de Chine lorsque leurs actes portent atteinte à la sécurité ou aux intérêts nationaux chinois.

Le règlement no 835 franchit une étape supplémentaire. Il reconnaît aux autorités chinoises la faculté d’agir contre des comportements présentant un « lien approprié » avec la Chine et prévoit un mécanisme interministériel chargé de coordonner la réponse aux mesures extraterritoriales étrangères.

Analyse

Guo Li formalise une doctrine de la transversalité matricielle du pouvoir. Plusieurs branches du droit, administrations et mécanismes de contrôle peuvent être mobilisés sur un même objet, selon une séquence coordonnée par l’objectif stratégique recherché. Le droit devient support d’intégration commun aux fonctions législative, réglementaire, administrative, judiciaire et de supervision.

Le droit interne est désormais conçu comme projetable à l’extérieur et susceptible d’y produire des effets dès lors qu’un « intérêt chinois », unilatéralement défini, une chaîne de valeur, une donnée, une entreprise ou un objectif de sécurité est concerné.

Le texte décrit ainsi la construction d’un nouveau type de souveraineté : une souveraineté relationnelle fondée sur les dépendances. La relation avec le marché, les technologies, les données, les investissements ou les chaînes industrielles chinoises devient un point d’ancrage possible pour la compétence et la coercition juridiques de Pékin.

Nous connaissons comment les États-Unis ont projeté et projettent largement leur droit à travers la centralité du dollar. La Chine construit quant à elle plusieurs « monnaies de dépendance » : marché, données, technologies, investissements et chaînes de valeur. Chaque dépendance possède une capacité de contrainte propre. Leur combinaison confère au système chinois une puissance distribuée, modulaire et cumulative.

Cette architecture offre également à Pékin une capacité de dissimulation politique. Un retard douanier, une inspection portuaire (cf. mon mémo sur Panama, ci-dessous), une enquête de cybersécurité, une restriction d’exportation, une décision judiciaire ou une difficulté d’accès au marché peuvent apparaître comme des actes techniques indépendants. Leur synchronisation permet de produire un effet politique sans recourir à une mesure de coercition unique et explicitement assumée, alors qu’ils sont synchronisés et visent souvent des objectifs politiques et stratégiques plus larges.

Cette évolution transformera les rapports entre États et la situation des entreprises exposées à plusieurs juridictions. Il nous faut davantage étudier et scénariser les transformations à l’œuvre.

🏷️ politique juridique extérieure droit extraterritorialité
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3. Pékin fait payer aux entreprises sa propre politique de surcapacités

Dans un article publié le 17 juillet dans le Quotidien du peuple, Luo Wen, secrétaire du Parti et directeur de l’Administration d’État pour la régulation du marché (SAMR), appelle à intensifier la lutte contre la concurrence dite « involutive » (内卷式竞争). Il dénonce les baisses de prix dissimulées, l’allongement des délais de paiement, la réduction de la qualité, les subventions locales déguisées et le maintien d’entreprises zombies. Cette énumération décrit une économie encombrée de capacités que la demande et les profits ne permettent plus de rémunérer. Mais le pouvoir central attribue aux entreprises et aux gouvernements locaux la responsabilité des mécanismes par lesquels ils absorbent les conséquences de sa propre politique économique et industrielle. (5 632 signes. Mots-clés : SAMR ; surcapacités)

Luo Wen présente la « concurrence involutive » comme un obstacle à la construction d’un « marché national unifié » et à un développement plus qualitatif. Il appelle à réprimer les pratiques qui affaiblissent les entreprises et désorganisent les chaînes industrielles.

Or, le diagnostic qu’il dresse dépasse largement une guerre sur les prix. Selon lui, certaines entreprises retardent les paiements, compriment les marges de leurs fournisseurs, imposent des ristournes supplémentaires et renforcent leur contrôle sur les circuits de distribution.

D’autres préservent leurs bénéfices en diminuant discrètement la qualité ou les spécifications de leurs produits (dont ceux pour l’export). Les plateformes réduisent en apparence leurs commissions, mais compensent cette baisse par des promotions imposées, un traitement différencié dans les classements et un pilotage algorithmique de la visibilité des vendeurs.

Le texte vise également les gouvernements locaux. Leurs fonds d’investissement deviennent des instruments de subvention déguisée ; les institutions financières maintiennent en vie des entreprises qui devraient quitter le marché ; les collectivités multiplient des parcs industriels consacrés aux mêmes secteurs jugés stratégiques, ce qui duplique les investissements et accroît les surcapacités.

Commentaire

Les comportements décrits ici remplissent une même fonction, celle d’empêcher que l’insuffisance des débouchés et des marges se transforme immédiatement en pertes reconnues, en défauts de paiement et en fermetures d’usines. Les entreprises reportent la pression sur leurs fournisseurs et leurs distributeurs, tout en réduisant leurs coûts salariaux ou la qualité des produits.

Les données industrielles officielles chinoises confirment ce phénomène.

À la fin de mai 2026, les créances clients des grandes entreprises industrielles atteignaient 28 170 milliards de yuans, en hausse de 7,7 % sur un an, tandis que leurs stocks de produits finis augmentaient de 8,8 %. Le délai moyen de recouvrement demeurait supérieur à 72 jours. Les entreprises accumulent donc davantage de marchandises invendues et attendent plus longtemps le règlement de celles qu’elles ont vendues. Elles immobilisent ainsi une part croissante de leur trésorerie et reportent cette contrainte sur leurs fournisseurs en retardant leurs paiements ou en comprimant leurs marges.

Le ralentissement de l’investissement privé exprime parallèlement la défiance envers la rentabilité future. Son recul de 7,1 % entre janvier et mai de cette année signale que les entreprises anticipent une rentabilité insuffisante et réduisent leurs engagements. Dans le même temps, les investissements continuent d’augmenter fortement dans les filières désignées par Pékin comme prioritaires : +50,9 % dans la fabrication de circuits électroniques, +24,9 % dans les batteries lithium-ion et +11 % dans la fabrication de circuits intégrés. Le capital privé se retire donc au moment même où l’appareil politico-financier continue d’ajouter des capacités dans les secteurs stratégiques. Cette divergence confirme que l’engorgement observé et dénoncé ne résulte pas d’un emballement autonome du marché. Il est amplifié par une politique d’investissement qui persiste malgré la dégradation des rendements attendus.

 Analyse

Le texte inverse la chaîne des responsabilités. Le pouvoir central présente les entreprises, les plateformes et les gouvernements locaux comme les producteurs d’un désordre concurrentiel. Ces acteurs exécutent pourtant les incitations produites par la politique du pouvoir central qui encourage l’attraction de projets, l’augmentation des capacités et l’investissement dans les filières désignées comme stratégiques.

Mais Pékin leur reproche les moyens déployés pour survivre aux conséquences de sa propre politique. La pression sur les fournisseurs est requalifiée en faute de marché, la baisse de qualité en déloyauté, les aides locales en déformation de la politique industrielle et le maintien des entreprises zombies en mauvaise exécution.

Le pouvoir central confère ici à la notion d’« involution » (内卷) une fonction politique spécifique. Elle présente comme une dérive concurrentielle des entreprises ce qui procède d’abord d’une politique économique. Elle enferme le diagnostic au niveau des comportements individuels et soustrait à l’examen les choix qui ont produit la saturation actuelle.

La campagne dite « anti-involution » demande donc aux entreprises de cesser d’agir comme des entreprises placées en surcapacité, sans supprimer les conditions qui les y contraignent.

L’inanité et le cynisme politique du concept tiennent à ce transfert de responsabilité : l’« involution » transforme les conséquences d’une politique industrielle en faute de ceux qui la mettent en œuvre.

Implications

Pour Bruxelles, le message doit être clair : aucune inflexion substantielle du modèle chinois ne se dessine. Pékin entend conserver l’expansion des capacités, la priorité donnée aux filières stratégiques et l’écoulement extérieur des excédents.

La campagne soi-disant  anti-« involution » justifiée par la SAMR dans le texte consulté vise à contenir les dommages causés par la stratégie mise en oeuvre, sans en modifier l’orientation. Cette réalité est lourde de conséquences pour la relation économique entre l’Union européenne et la Chine.

Les entreprises européennes sont prises dans un double étau chinois. Le premier se resserre sur leurs activités en Chine ; le second se forme sur leur marché domestique, sous l’effet de la projection extérieure des capacités chinoises.

L’Europe devient alors un débouché prioritaire pour des produits soutenus par un appareil industriel surdimensionné et par une politique publique qui accepte une rentabilité plus faible au service des volumes, des parts de marché et de la puissance productive. Face à cela, les outils que l’Europe met en place restent calibrés pour des distorsions ponctuelles, alors que la pression résulte d’une orientation durable du modèle chinois.

Le piège est presque parfait : les entreprises européennes perdent des positions sur le marché chinois au moment même où leurs concurrents chinois renforcent leur pression sur le marché européen.

Tant que l’Union européenne traitera la question chinoise comme une somme de distorsions sectorielles, elle répondra trop tard et trop faiblement. Elle devra reconnaitre que la Chine organise durablement une pression industrielle extérieure incompatible avec la survie d’une partie de la base productive européenne et tirer les conclusions politiques et diplomatiques qui s’imposent.

🏷️ SAMR surcapacités
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4. Contourner Washington par le 2D : La promesse en trompe-l'œil de Yuanjiwei

Le 10 juillet, Yuanjiwei (原集微), société créée en février 2025 pour valoriser les travaux de l'université Fudan et dirigée par le professeur Bao Wenzhong, a inauguré à Pudong (Shanghai) ce qu'elle présente comme la première ligne pilote au monde dédiée aux semi-conducteurs 2D (1) sur tranches de 8 pouces (2). Installée en janvier puis réglée pendant six mois, la ligne couvre toute la chaîne — fabrication du matériau, gravure, assemblage — et accepte déjà des commandes de puces d'essai pour laboratoires et concepteurs (3). Devant la Commission municipale des sciences et technologies, Bao a fixé le cap : atteindre fin 2026 une précision comparable au silicium des années 2000 (90 nm), puis livrer d'ici 2029 des puces « équivalentes 5 nm » sans recourir aux machines EUV d'ASML (4), que Washington interdit à la Chine.

Commentaire

La plupart des observateurs voient dans cette inauguration la preuve que les sanctions américaines ont précipité la Chine vers une voie de contournement qui s'avère crédible, la Chine « changeant de route » pour doubler le silicium. Toutefois, l'annonce Yuanjiwei porte avant tout les traits d'une opération de communication. En effet, la ligne pilote en question tournait depuis le mois de janvier, et son inauguration survient trois semaines après la démonstration concurrente d'imec, ASML et TSMC — qui domine techniquement le sujet et s'appuie, ironie du dossier, sur l'EUV que Yuanjiwei fait profession d'éviter (5) — et deux semaines avant la World Artificial Intelligence Conference (WAIC) de Shanghai.

Elle envoie également un signal fort au capital et aux clients dans une course aux annonces proprement chinoise (J-Moly à Nanjing, notamment), où le premier qui impose ses outils de conception capte l'écosystème national. Si l'équipe de Bao Wenzhong semble sérieuse et l'infrastructure réelle (6), la trajectoire, elle, relève du récit : promettre en trois ans le saut que le silicium a mis vingt-cinq ans à accomplir fixe un horizon politique, aligné sur l'autosuffisance voulue par Pékin. Plutôt que d'attendre 2029, c'est à une échéance bien plus proche que Yuanjiwei pourra être jugée sur pièces : l'entreprise s'est engagée à atteindre dès fin 2026 une précision équivalente au 90 nm. Si ce premier jalon n'est pas tenu — ou n'est pas vérifié par des tiers —, la promesse du 5 nm tombera d'elle-même.

Remarque : je ne suis pas un expert en semi-conducteurs ; si j’ai commis des approximations ou des erreurs, veuillez me le signaler.

Notes :

1. Matériaux dits « bidimensionnels » : des feuillets d'un à quelques atomes d'épaisseur (ici, principalement le disulfure de molybdène, MoS₂) utilisés à la place du silicium comme couche active de la puce. Leur extrême finesse permet, en théorie, des transistors plus petits, moins gourmands en énergie et laissant moins « fuir » le courant à l'arrêt.

2. 200 mm de diamètre de tranche : le format des usines de silicium de génération mature. Les usines de pointe travaillent en 300 mm (12 pouces).

3. Concrètement : un premier « kit de conception » (PDK, la notice qui permet à un client de dessiner une puce fabricable sur la ligne) a été publié en version 0.1, avec une finesse de gravure de 500 nanomètres — soit, en équivalent silicium, la précision atteinte au milieu des années 1990.

4. Lithographie par ultraviolets extrêmes : les machines du néerlandais ASML, seules capables de graver les puces les plus fines (5 nm et en deçà), interdites d'exportation vers la Chine depuis 2019. L'« équivalence » revendiquée par Yuanjiwei porte sur la performance par transistor, non sur la finesse de gravure réelle.

5. Le 14 juin 2026, au symposium VLSI d'Honolulu, le centre de recherche belge imec, ASML et le fondeur taïwanais TSMC ont présenté les premiers transistors 2D fabriqués aux dimensions industrielles sur tranches de 300 mm — en utilisant précisément la lithographie EUV. Les feuilles de route occidentales (imec, TSMC, Intel, Samsung) situent la maturité industrielle des matériaux 2D au-delà de 2030.

6. L'équipe de Bao Wenzhong (Fudan) a publié dans Nature, en avril 2025, « Wuji » (无极), premier microprocesseur au monde en matériau 2D — environ 5 900 transistors, soit l'échelle des puces du début des années 1970.

🏷️ intelligence artificielle semi-conducteurs ASML TSMC
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▶ Politique extérieure

5. UE-Chine : l’Union sort du cadre fixé par Pékin

L’amende record infligée à AliExpress apparaît comme la partie émergée et un symptôme d’une relation UE-Chine qui change progressivement de nature. Le 9 juillet, un document stratégique transmis au Conseil a qualifié Pékin de « défi stratégique critique de long terme » et relié entre eux l’ensemble des différends que Pékin s’emploie à minimiser dans sa relation avec les pays européens : déséquilibres commerciaux, dépendances technologiques aux matières premières critiques, soutien à la Russie et sécurité indopacifique s’invitent désormais à l’agenda des discussions. Une semaine plus tard, Paris et Berlin réunis à Cologne, traduisent ensemble ce diagnostic dans un document commun actualisant la boussole stratégique de l’Union et l’état de la menace. La visite à Pékin de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen, du 21 au 23 juillet a ensuite porté les discussions en cours auprès de Wang Yi, le top diplomate chinois et membre du Bureau politique du PCC pour qui, selon le procédé habituel, les différends doivent rester subordonnés au partenariat en place et ne pas conduire l’Union à « politiser » le commerce ou à « arsenaliser» ses relations avec la Chine.

( 7 536 signes. Mots-clés : Aliexpress ; Maroš Šefčovič ; Wang Yi ; Wang Wentao ; Ukraine)

Le 20 juillet, la Commission européenne a infligé une amende de 550 millions d’euros à AliExpress, la plateforme de commerce électronique du groupe Alibaba, pour manquement au règlement européen sur les services numériques. Bruxelles lui reproche de ne pas avoir suffisamment évalué et réduit les risques liés à la vente de produits illégaux, contrefaits ou dangereux. Il s’agit de la plus forte sanction prononcée à ce jour au titre de ce règlement. AliExpress doit en outre présenter avant le 20 octobre un plan de correction de ses dispositifs de contrôle.

Cette décision constitue la partie émergée d’une évolution plus large et désormais multifront de la relation entre l’Union européenne et la Chine.

L’action européenne ne porte plus seulement sur les conditions d’accès au marché ou la conformité d’une entreprise particulière. Elle relie progressivement régulation numérique, protection de l’industrie, dépendances économiques, sécurité technologique et environnement stratégique.

Vers un socle commun

Le 9 juillet, le Comité des représentants permanents des États membres a transmis au Conseil le document intitulé Common Understanding – The Threats and Challenges We Face: Assessment of the EU’s Strategic Environment. Sa rédaction répond à une demande du Conseil européen du 19 mars, qui avait appelé à actualiser l’appréciation commune des menaces arrêtée dans la Boussole stratégique de 2022. Le texte s’appuie sur l’analyse actualisée réalisée au printemps par la capacité unique d’analyse du renseignement de l’Union européenne, puis examinée au sein du Comité politique et de sécurité et du Comité des représentants permanents. Il doit également alimenter la future stratégie européenne de sécurité.

Le document présente la Chine comme un « défi stratégique critique de long terme ». Il relie les avantages asymétriques de Pékin aux déséquilibres commerciaux, aux matières premières critiques et à ses avancées technologiques dans certains domaines. Il qualifie son soutien à l’agression russe contre l’Ukraine d’appui crucial pour Moscou et anticipe la poursuite des efforts chinois pour accroître son influence en Europe.

« La Chine se met en ordre pour remporter la compétition systémique, en combinant puissance industrielle, ambition technologique et projection mondiale, tout en exploitant l’instabilité. Les avantages asymétriques dont elle dispose à l’égard de l’Union européenne — qu’il s’agisse des déséquilibres commerciaux, des matières premières critiques ou de ses avancées technologiques dans certains domaines —, ainsi que sa volonté de les utiliser comme leviers contre l’Union et d’autres acteurs afin de réaliser son ambition de devenir la première puissance mondiale, font de la Chine un défi stratégique critique de long terme. Le soutien chinois à l’agression russe contre l’Ukraine constitue un appui crucial pour Moscou. La Chine continuera de chercher à accroître son influence en Europe. »

Le texte ajoute que la montée des ambitions chinoises et l’affirmation croissante de Pékin, conjuguées à la compétition stratégique sino-américaine, pèseront de plus en plus sur la sécurité, la compétitivité et la résilience économique de l’Union. L’approfondissement du partenariat sino-russe, y compris dans le domaine militaire, accroît parallèlement l’interconnexion des théâtres stratégiques, de l’Europe à l’Indopacifique, et relie entre elles des menaces qui se renforcent mutuellement.

Paris et Berlin se rapprochent

Une semaine plus tard, le 17 juillet, près de Cologne, Paris et Berlin traduisent ce diagnostic en priorités économiques communes. Emmanuel Macron et Friedrich Merz rapprochent leurs positions (cf. résumé dans rubrique « documentation » ci-dessous) sur l’excédent commercial chinois, les subventions industrielles, le niveau du renminbi, les surcapacités et la protection de l’emploi et de la base industrielle européenne. Ils demandent des mécanismes de sauvegarde et des procédures d’alerte susceptibles d’être rapidement activés par la Commission. Leurs ministres des Finances doivent présenter une feuille de route en septembre, en amont du prochain point d’étape commercial sino-européen attendu à l’automne.

Relié : Bulletin #34– Mémo 4 – UE-Chine : Bruxelles impose une clause de revoyure au dialogue commercial

Le 21 juillet, Wang Yi reçoit à Pékin une délégation de huit membres de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen, conduite par son président David McAllister. Première mission en Chine de cette commission, elle porte sur les implications géopolitiques des déséquilibres économiques, la guerre d’agression russe contre l’Ukraine, les droits humains, la paix et la stabilité dans l’Indopacifique, ainsi que sur le multilatéralisme, la santé internationale et le climat.

Le Parlement veut porter à Pékin un agenda qui relie économie, sécurité, technologie et géopolitique. Le compte rendu chinois montre que Wang Yi cherche précisément à empêcher cette agrégation.

Le ministre demande d’abord aux parlementaires de favoriser, selon une formule désormais coutumière, une  perception « rationnelle et objective » de la Chine et la mise en œuvre par l’Union d’une « politique positive et correcte à l’égard de la Chine » — 积极正确对华政策. La formule attribue à Pékin le pouvoir de distinguer une politique européenne légitime d’une politique jugée hostile ou erronée. L’Europe peut exprimer des désaccords, pourvu qu’ils restent contenus dans le cadre fixé du partenariat et ne débouchent pas sur une politique commune capable de modifier le rapport de force.

Deux phrases du communiqué illustrent ce rappel à l’ordre :

« Les deux parties doivent maintenir le partenariat comme tonalité directrice (主基调) et, à l’intérieur de ce cadre, examiner et traiter les problèmes particuliers apparus au cours du développement de leurs relations ; elles doivent éviter de politiser les questions économiques et commerciales ou de soumettre l’ensemble des échanges à une lecture sécuritaire (泛安全化), favoriser à long terme un équilibre dynamique vers le haut (向上动态平衡*) du commerce entre la Chine et l’Europe et promouvoir le développement stable et durable de leurs relations. »

Puis,

« En réponse aux questions, Wang Yi a exposé la position chinoise sur le déséquilibre commercial, la crise ukrainienne, les droits humains, l’intelligence artificielle et d’autres sujets. »

Ici, les parlementaires questionnent, Wang Yi « expose » la position chinoise. Leur argumentation disparaît du compte rendu. Wang Yi ne dialogue pas avec eux dans le récit officiel chinois : il leur fait la leçon.

Analyse

Trois semaines après la rencontre, à Bruxelles, entre le commissaire européen Maroš Šefčovič et le ministre chinois du Commerce Wang Wentao, la dynamique européenne déborde donc le canal technique et strictement commercial que Pékin souhaite préserver.

Les consultations ouvertes fin juin devaient conduire à des résultats pratiques et à un nouveau point d’étape ministériel à l’automne. Depuis lors, le Conseil a intégré la Chine à une appréciation stratégique globale, Paris et Berlin ont rapproché leurs positions économiques, le Parlement a porté à Pékin une lecture proche, plus explicitement centrée sur les droits humains, l’Ukraine et l’Indopacifique et la Commission a infligé à AliExpress la plus forte sanction jamais prononcée au titre du règlement sur les services numériques.

Dans les prochaines semaines, Pékin, qui ne connait pas de trêve estivale, pourrait porter ses efforts sur Berlin que les responsables chinois continuent de considérer comme l’acteur susceptible de modifier l’équilibre interne de l’Union et, accessoirement, de contenir l’influence française.

Tout en laissant perdurer et se développer des pratiques qui alimentent en Europe la demande de correction de trajectoire de sa politique économique, Pékin veut conjurer un découplage dont il redoute le coût économique et technologique (cf. mon mémo supra : « Pékin fait payer aux entreprises sa propre politique de surcapacités ».

Le PCC aurait-il oublié les effets performatifs qu’il prête lui-même au discours politique ? À force de conjurer publiquement le découplage tout en refusant de corriger les pratiques qui l’alimentent, Pékin contribue à rendre crédible le scénario qu’il prétend écarter.

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*Le coin du sinophone : l’expression « 向上动态平衡 » que j’ai traduite par « équilibre dynamique vers le haut» est une transposition Europe friendly de la formule officielle (提法) : « 高质量发展 (« développement de haute qualité »), jugée probablement trop connotée négativement dans le cercle montant des analystes Chine en Europe pour être laissée telle qu’elle dans un compte-rendu, ce qui prouve que nous commençons à donner du fil à retordre aux spin doctors du PCC et leurs traducteurs, mais qui traduit aussi et surtout que Pékin n’entend aucunement infléchir sa politique économique extérieure.

🏷️ Aliexpress Maroš Šefčovič Wang Yi Wang Wentao Ukraine
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6. Chine–États-Unis : l’Iran se réinvite dans les préparatifs d’une future rencontre Trump–Xi

Le vice-ministre exécutif chinois des Affaires étrangères, Ma Zhaoxu, doit se rendre cette semaine à Washington, puis possiblement à Miami, dans le cadre des préparatifs d’une visite de Xi Jinping aux États-Unis attendue à l’automne et du sommet du G20 de décembre. Mercredi 22, son déplacement reste non confirmé. Interrogé le 20 juillet, Pékin a déclaré ne disposer d’aucune information à communiquer sur cette visite et s’est borné à indiquer que les deux parties maintenaient leurs échanges sur les prochaines rencontres entre leurs dirigeants. Dans le même temps une entrevue à Manille entre Wang Yi et Marco Rubio, le 22, pourrait toutefois faire avancer la préparation d’une possible visite de Xi Jinping à Washington à l’automne.

La reprise des bombardements américains contre l’Iran, le 12 juillet, s’est désormais étendue à la mer Rouge.

Le 20 juillet, les Houthis ont annoncé un embargo maritime contre l’Arabie saoudite à Bab el-Mandeb, menaçant la voie utilisée par Riyad pour contourner les perturbations d’Ormuz. Pékin continue d’imputer aux États-Unis l’aggravation des tensions régionales et offre une couverture politique à l’Iran. Cf. mon mémo suivant)

Commentaire

L’annonce houthie d’un embargo contre l’Arabie saoudite réhausse le risque d’un embrasement simultané d’Ormuz et de Bab el-Mandeb. Cette extension devrait peser sur le dialogue sino-américain. Washington fera une nouvelle fois pression sur Pékin, via  Wang Yi et Ma Zhaoxu, pour qu’il utilise ses relations avec Téhéran pour limiter l’escalade.

La situation n’est toutefois favorable à aucun des deux camps. Pékin réduit la capacité américaine à isoler l’Iran, mais ne contrôle ni le calendrier ni les décisions opérationnelles des Houthis. Sa condamnation de l’attaque contre l’aéroport saoudien d’Abha montre qu’il entend protéger Téhéran sans compromettre sa relation avec Riyad ni la sécurité des routes maritimes.

Si Washington estime que la Chine utilise la crise comme un moyen de pression, il peut répliquer sur les dossiers prioritaires pour Pékin : technologies, sanctions économiques, Taïwan et Indopacifique.

Dans ce contexte mouvant et incertain, les deux déplacements de Xi Jinping aux États-Unis, en septembre puis au G20 de Miami en décembre, restent possibles mais paraissent peu probables.

Une visite bilatérale avant les élections de mi-mandat en novembre exposerait Xi Jinping à servir la mise en scène diplomatique de Donald Trump alors que le cadre multilatéral du G20 offrirait au PCC une occasion moins risquée et lui permettrait d’observer l’évolution de la guerre avant d’exposer son Secrétaire général.

🏷️ Marco Rubio Wang Yi
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7. Houthis–Mer Rouge : la diplomatie chinoise à l’épreuve du blocus

Les tensions entre Riyad et les Houthis gagnent de nouveau la mer Rouge. Au Conseil de sécurité, Pékin évite pourtant de désigner les Houthis comme responsables : il les présente comme une partie au processus politique yéménite, dilue leurs attaques dans les tensions régionales et réserve ses critiques aux opérations occidentales. Cette posture revient, dans les faits, à protéger politiquement les Houthis tout en préservant les relations chinoises avec Riyad et Téhéran. L’annonce, le 20 juillet, d’un blocus maritime de l’Arabie saoudite à Bab el-Mandeb place désormais cette ligne à l’épreuve. Restée silencieuse, la Chine pourrait chercher des exemptions pour ses propres navires, à l’image d’Ormuz, sans contribuer à la sécurisation collective du détroit. (6 887 signes. Mots-clés : Mer Rouge ; Houthis ; Yemen ; Sun Lei ; ONU ; Iran)

Timeline

Le 13 juillet, des frappes ont visé la piste de Sanaa pour empêcher l’arrivée d’un nouvel appareil iranien ; les Houthis ont riposté contre l’aéroport saoudien d’Abha. Ils menacent désormais les aéroports du royaume et Bab el-Mandeb, au moment où Riyad dépend davantage de la mer Rouge pour contourner les perturbations d’Ormuz. Attaques dans le détroit d’Ormuz : la tension s’étend au Yémen

13 juillet : 10193e séance du Conseil de Sécurité,

Convoquée en urgence à la demande du Yémen dans sa lettre du 6 juillet, puis soutenue par le Royaume-Uni, les États-Unis, la France et Bahreïn du Royaume-Uni, des États-Unis, de la France et de Bahreïn, la réunion portait formellement sur la situation au Yémen, mais elle répondait aussi directement aux événements survenus le jour même.

Position française, en 4 points (visionner l’intégralité des interventions ICI, l’intervention de l’ambassadeur français Jérôme Bonnafont :  29’50’’) :

  • Violation de la souveraineté yéménite par l’Iran.

Paris condamne les atterrissages d’appareils iraniens à Sanaa puis à Hodeïda sans l’accord des « autorités légitimes » du Yémen.

  • Soutien iranien aux Houthis et violation de l’embargo.

La France affirme que Téhéran menace la paix et la sécurité internationales en soutenant les Houthis et lui demande de mettre fin à tout transfert de matériel militaire. Elle mobilise la résolution 2216 de 2015 et son extension aux Houthis comme entité par la résolution 2624 de 2022.

  • Condamnation directe des Houthis.

Paris exige l’arrêt de leurs actions déstabilisatrices, exprime sa solidarité avec l’Arabie saoudite et condamne leurs menaces contre les navires liés à Israël. Elle rappelle la résolution 2722 sur la sécurité maritime et la liberté de navigation

  • Légitimation de l’opération européenne Aspides.

La France réaffirme son engagement dans EUNAVFOR Aspides, présentée comme une opération strictement défensive, conforme au droit international.

La position chinoise, exprimé par l’ambassadeur Sun Lei (47’20’’), comporte trois points :

  • Appel général à la retenue, sans désignation des responsabilités .

Sun Lei ne se prononce ni sur les vols iraniens, ni sur leur caractère non autorisé, ni sur la frappe contre la piste, ni sur la riposte houthie contre l’Arabie saoudite.

La Chine a pris note de la lettre adressée le 6 juillet par le représentant permanent du Yémen au président du Conseil de sécurité, ainsi que des informations concernées, et se déclare gravement préoccupée par l’escalade des tensions autour de l’aéroport international de Sanaa. Nous appelons les parties concernées à garder leur calme, à faire preuve de retenue et à éviter une nouvelle aggravation de la situation.

Recadrage de la crise yéménite dans la confrontation régionale.

Pékin replace les événements dans un cadre plus large des tensions entre les États-Unis et l’Iran, la sécurité du détroit d’Ormuz,  le cessez-le-feu à Gaza et au Liban.

La question yéménite est étroitement liée à la situation d’ensemble au Moyen-Orient. Alors que les tensions persistent dans la région, la communauté internationale doit renforcer son unité et sa coopération, conjuguer ses efforts en faveur de la paix et préserver ensemble le processus de paix au Moyen-Orient.

Qualification des Houthis comme partie au processus politique yéménite.

Les Houthis ne sont nommés qu’à propos de l’échange de prisonniers, de la reprise du processus de paix, de la reconstruction et de la libération du personnel des Nations unies. Pékin ne les désigne jamais comme responsables d’attaques contre l’Arabie saoudite ou la navigation maritime.

Le gouvernement yéménite et les forces houthies doivent mettre pleinement en œuvre l’accord conclu sur l’échange de prisonniers, rétablir progressivement la confiance, relancer le processus de paix au Yémen et engager la reconstruction du pays. Le personnel des Nations unies détenu doit être libéré dans les meilleurs délais.

Le 14 juillet : 10194ème réunion du CS sur le Yemen, et  la mise en cause directe de la Chine

Le 14 juillet, le Conseil de sécurité a prolongé de six mois le mécanisme de rapports mensuels sur les attaques houthies contre les navires en mer Rouge.

La Chine et la Russie se sont abstenues. Dans son intervention (URL + mn), l’ambassadeur américain Mike Waltz a relié les capacités militaires des Houthis aux soutiens iranien et chinois.

Il affirme, en s’appuyant sur des données du Mécanisme de vérification et d’inspection des Nations unies pour le Yémen, que plus de 70 % des biens à double usage interdits ou soumis à restriction saisis entre janvier 2025 et avril 2026 provenaient de Chine.

Il  met également en cause des entreprises ou individus établis en Chine pour la fourniture de composants à double usage et d’imagerie satellitaire à l’Iran et aux Houthis, utilisés selon lui au profit de leurs capacités de missiles, de drones et de surveillance.

Sun Lei quant à lui reprend la ligne exposée la veille :

  • effacement des Houthis comme responsables nommés
  • appel indifférencié à la retenue,
  • rattachement de la mer Rouge à Gaza et refus de toute interprétation des résolutions susceptible de légitimer des frappes contre le Yémen.

Mais son dernier paragraphe, tel que lu et prononcé en séance, est une réponse directe aux accusations américaines.

Sun Lei rejette globalement l’accusation américaine en affirmant qu’elle est « dépourvue de tout fondement factuel » mais ne répond pas précisément au fait matériel allégué, à savoir la présence de biens ou composants d’origine chinoise dans les saisies, puis reporte la responsabilité de l’instabilité régionale sur les États-Unis.

Les accusations américaines contre la Chine sont dépourvues de tout fondement factuel. La Chine s’y oppose fermement et ne les acceptera en aucun cas
La Chine a toujours strictement respecté et appliqué les résolutions du Conseil de sécurité. Elle adopte constamment une attitude prudente et responsable en matière d’exportation de matériels militaires et de biens à double usage, et exerce des contrôles stricts conformément à sa législation nationale sur le contrôle des exportations et à ses obligations internationales.

 Le 20 juillet : les Houthis annoncent un blocus maritime de l’Arabie saoudite.

Le porte-parole militaire Yahya Saree proclame avec effet immédiat un « embargo maritime » contre le royaume. Un responsable houthi précise que les navires saoudiens doivent être empêchés de franchir Bab el-Mandeb, en représailles au blocus imposé au Yémen et à la frappe contre l’aéroport de Sanaa. Les modalités concrètes du blocus ne sont toutefois pas précisées.

 Commentaire

Entre le 13 et le 14 juillet, Pékin a tenté de « Dé-houthifier » le dossier de la Mer Rouge au Conseil de Sécurité.

Le 13, ils ne sont nommés que comme « partie au processus politique yéménite » puis le 14, alors que la résolution porte explicitement sur leurs attaques contre les navires, leur nom disparaît entièrement de l’intervention de Sun Lei.

Toute désignation explicite obligerait Pékin à se rapprocher de Riyad contre un acteur allié à Téhéran. Pékin régionalise alors la question dans des formules générales et des appels à « la retenue ».

Analyse

Cette grande souplesse diplomatique permet à la Chine de rester simultanément partenaire de Riyad, soutien de Téhéran, interlocuteur des Houthis et défenseur de la liberté de navigation, tout en s’opposant aux opérations militaires occidentales.

Mais depuis le 20 juillet et l’annonce des Houthis d’un blocus maritime de l’Arabie saoudite - la Chine n’a pas réagi officiellement à ce jour -, sa posture devient fragile.

Pékin cherchera vraisemblablement à négocier le passage de certains navires chinois ou de cargaisons jugées prioritaires, et à faire reconnaître la Chine comme une puissance amie, distincte des États occidentaux et d’Israël.

Une telle diplomatie reproduirait la méthode employée à Ormuz : négocier une exemption, afficher sa proximité avec les acteurs capables d’interrompre les flux et valoriser sa place au « centre du jeu ». Elle protégerait certains intérêts chinois immédiats, tout en laissant à Riyad et aux puissances occidentales la charge militaire et financière de la sécurité générale du détroit.

8. Mer de Chine méridionale : un affrontement qui intervient à point nommé pour Pékin

Le 20 juillet, des personnels chinois et philippins se sont affrontés à proximité du BRP Sierra Madre, échoué par Manille sur le récif Second Thomas/Ayungin. Un marin philippin a été blessé à la tête. Les garde-côtes chinois affirment que deux embarcations philippines ont encerclé et percuté leur vedette avant d’attaquer ses agents avec des rames et des bâtons. Manille attribue au contraire l’initiative de la violence aux Chinois. Pékin a rapidement publié sa version officielle et les images de l’incident, à la veille de la participation de Wang Yi à la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN et de la Chine, organisée aux Philippines. (3 821 signes. Mots-clés : ASEAN ; Philippines ; CNUDM ; UNCLOS ; Mer de Chine du sud)

Commentaire. L’incident confirme la montée des tensions identifiée dans notre précédent mémo « Mer de Chine et la bataille du droit maritime international » (bulletin n°36). Depuis mai, Manille cherche à inscrire le futur code de conduite (COC) ASEAN-Chine dans la Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer (CNUDM, ou UNCLOS) telle qu’interprétée par la sentence arbitrale de 2016.

Pékin défend au contraire une lecture du droit maritime qui maintient les « droits historiques » chinois, refuse que la sentence serve de fondement au code de conduite et continue d’agir en mer comme si cette décision n’avait produit aucun effet juridique.

Le 12 juillet, une tribune publiée par Xinhua accusait déjà les Philippines d’utiliser la question maritime d’une manière susceptible de menacer la stabilité régionale et l’unité de l’ASEAN. L’affrontement entre embarcations chinoises et philippines intervient au moment où Pékin pouvait craindre de voir la réunion ministérielle lui échapper.

La présidence philippine cherchait à rapprocher l’ASEAN de sa lecture de la sentence de 2016, tandis que plusieurs partenaires extérieurs, dont l’UE, venaient d’appuyer publiquement cette position. L’incident en mer replace la gestion immédiate des tensions au centre des échanges, contraint Manille à défendre sa propre conduite et peut réduire la capacité de Manille à faire émerger autour d’elle une position régionale plus ferme face à la Chine.

Wang Yi entre ainsi dans une réunion sur laquelle pèsent désormais la gestion de l’incident et les appels à la retenue, au risque de reléguer au second plan le débat juridique que Manille cherchait à imposer.

L’issue de la réunion permettra de mesurer si l’incident a effectivement recentré les échanges sur la gestion des tensions et freiné l’émergence d’une position régionale plus ferme sur la sentence et le futur code de conduite.

D’ores et déjà, le 21, le compte-rendu officiel chinois de la rencontre entre Wang Yi et le secrétaire générale de l’ASEAN, Kao Kim Hourn, indique que : 

Wang Yi a déclaré que la mer de Chine méridionale était le patrimoine commun des pays de la région et que la question de la mer de Chine méridionale ne devait pas constituer un obstacle aux relations entre la Chine et l’ASEAN. Certaines forces de l’armée et de la police philippines se livrent à des provocations délibérées et provoquent des incidents en mer, servant ainsi les intérêts de forces extérieures et sapant le processus d’amélioration des relations sino-philippines ainsi que la paix et la stabilité dans la mer de Chine méridionale ; les pays de la région doivent faire preuve d’une grande vigilance.

 Analyse

Qui Wang Yi désigne dans l’expression « certaines forces au sein des milieux militaires et policiers philippins » ?

La cible la plus visible est Jay Tarriela, porte-parole des garde-côtes philippines pour la mer des Philippines occidentale. Dès le 24 juin, le Global Times le désignait personnellement et l’accusait d’exploiter le dixième anniversaire de la sentence arbitrale pour relancer la confrontation avec la Chine. Le tabloïd opposait déjà son activisme à la volonté affichée par le président Ferdinand Marcos Jr. d’améliorer les relations bilatérales.

Pékin recourt régulièrement à ce procédé qui dissocie le gouvernement étranger de certains responsables présentés comme radicaux, incontrôlés ou soumis à une « puissance étrangère hostile ». Il ménage ainsi le dirigeant en place tout en l’invitant à isoler et à discipliner son camp et ses subordonnés. En l’occurrence, Wang Yi adresse implicitement au président Marcos une injonction à reprendre le contrôle de son appareil de sécurité.

Cette rhétorique chinoise décrit toutefois assez mal la situation politique philippine. Depuis l’arrivée de Marcos au pouvoir, la présidence, le Conseil national de sécurité, le ministère de la Défense, les forces armées et les garde-côtes soutiennent une même politique de défense et de renforcement des partenariats de sécurité, notamment avec Washington et Tokyo. Pékin cherche à présenter cette ligne gouvernementale comme l’action d’éléments dissidents et proaméricains.

Cette tentative de division risque d’être reçue à Manille comme une mise en cause de l’autorité même du président et comme une ingérence dans le fonctionnement de l’État philippin. La manœuvre provocatrice qui l’accompagne jette de l’huile sur le feu dans la relation sino-philippine et sème le doute dans les capitales de l’ASEAN sur les réelles intentions de Pékin.

🏷️ ASEAN Philippines CNUDM UNCLOS Mer de Chine du sud
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9. Chine-Panama : une négociation de crise habillée en consultation technique

Une délégation de l’Autorité maritime du Panama, conduite par son administrateur Luis Roquebert, est reçue en Chine du 16 au 18 juillet pour renouveler l’accord bilatéral de transport maritime et traiter la forte hausse des inspections et détentions de navires panaméens dans les ports chinois. Pékin affirme appliquer un contrôle portuaire strict à la suite de plusieurs accidents : selon le ministère chinois des Affaires étrangères, les navires panaméens ont représenté moins de 20 % des escales étrangères entre janvier et juillet, mais environ 50 % des accidents et des morts ou disparus en eaux chinoises. Par-delà les statistiques, la Chine exerce une coercition réglementaire sur les différentes interfaces de l’écosystème maritime panaméen. Une désescalade technique reste possible, mais l’intervention croissante de Washington augmente le risque d’élargissement du différend. ( 54 22 signes. Mots-clés : Panama ; COSCO)

Rappel du contexte

La Cour suprême panaméenne a invalidé le 30 janvier 2026 le cadre juridique des concessions exploitées depuis près de trente ans par Panama Ports Company, filiale de CK Hutchison. Le gouvernement a confié pour dix-huit mois l’exploitation de Balboa et Cristóbal à APM Terminals, filiale de Maersk, et à Terminal Investment Limited, liée à Mediterranean Shipping Company (MSC).

CK Hutchison a engagé une procédure d’arbitrage réclamant plus de deux milliards de dollars, tandis que Pékin a averti Panama qu’il supporterait les conséquences de l’éviction du groupe hongkongais.

La Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC) a parallèlement reçu des dirigeants de Maersk et de MSC, le 10 mars, le jour même où COSCO suspendait ses opérations à Balboa et demandait à ses clients de restituer leurs conteneurs vides dans deux terminaux de la côte atlantique.

Relié : Bulletin #18– Mémo 10 –Panama : reprise temporaire de la gestion des terminaux portuaires, Pékin temporise

La mission panaméenne doit examiner le renouvellement de l’accord de transport maritime signé à Pékin le 17 novembre 2017, qui accorde aux navires panaméens un traitement de nation la plus favorisée, des tarifs portuaires préférentiels et des procédures facilitées dans les ports chinois. Son arrivée à échéance explique la sensibilité de la visite pour Panama.

Pékin s’efforce de dissocier les inspections et détentions de navires du contentieux sur CK Hutchison. Le ministère chinois des Affaires étrangères affirme que les contrôles relèvent exclusivement de la sécurité maritime et qu’ils ne visent aucun pavillon en particulier. Les autorités panaméennes et les médias locaux établissent au contraire un lien direct entre la hausse des détentions, l’éviction de CK Hutchison et le transfert temporaire de Balboa et Cristóbal à Maersk et Mediterranean Shipping Company. Pour Panama, la concomitance des mesures chinoises, leur concentration sur son pavillon et leur déclenchement après le changement d’exploitants excluent la lecture d’un simple contentieux technique.

Lors de la 137e session du Conseil de l’Organisation maritime internationale (OMI) , qui s’est tenue du 6 au 10 juillet dernier, Washington et Panama ont accusé Pékin d’utiliser les inspections pour punir Panama d’avoir retiré à CK Hutchison l’exploitation des terminaux de Balboa et Cristóbal et de les avoir confiés provisoirement à Maersk et MSC.

Les détentions de navires panaméens dans les ports chinois ont fortement augmenté après le changement d’exploitants des terminaux du canal : 431 entre mars et juin 2026, contre 98 sur la même période de 2025. Elles reposent sur un substrat sécuritaire réel — plusieurs accidents impliquant des navires panaméens ont fait des morts ou des disparus — mais leur multiplication soudaine et leur concentration en Chine signalent une rétorsion sous couverture de sécurité maritime.

Commentaire

La pression chinoise s’exerce sur plusieurs composantes de l’organisation maritime panaméenne. Les inspections augmentent les coûts et les retards des armateurs et les sociétés chinoises de leasing peuvent conditionner le financement des navires à leur immatriculation sous un autre pavillon. Surtout, l’accumulation des détentions peut dégrader progressivement le profil de risque du pavillon panaméen dans les mécanismes régionaux de contrôle.

Pékin vise ainsi non seulement le pavillon panaméen mais aussi les navires, leur financement et les infrastructures qui structurent l’activité maritime panaméenne. Les contraintes mises en place relèvent formellement d’un cadre séparé (contrôle de sécurité, décision commerciale, financement contractuel ou supervision administrative), mais leur agrégation produit une pression économique maximale et difficile à dénoncer.

Les pratiques des sociétés chinoises de leasing constituent le levier le plus durable et le plus redoutable. Selon la société de sûreté maritime Ambrey, certaines exigent désormais l’abandon du pavillon panaméen comme condition de financement des navires neufs. Cette contrainte agit sur la constitution future de la flotte et peut détourner durablement les nouvelles immatriculations vers des registres concurrents. Le Liberia apparaît déjà comme la principale solution de repli pour les opérateurs souhaitant éviter les risques associés au pavillon panaméen dans les ports chinois.

Le nombre de navires ayant quitté le registre panaméen ne peut toutefois être entièrement imputé à la Chine. Panama accélère également les radiations de navires liés aux sanctions américaines, européennes et britanniques. Le registre se trouve pris entre les exigences occidentales de conformité et les coûts imposés dans les ports chinois.

Analyse

Une désescalade technique à la suite de la visite de Luis Roquebert paraît accessible par le renouvellement de l’accord maritime de 2017 et la création d’un mécanisme de consultation.

Elle laisserait néanmoins intacts le transfert des terminaux à Maersk et MSC, l’arbitrage de CK Hutchison et le contentieux stratégique sur le canal. Le maintien des pressions chinoises pourrait toutefois entraîner une contre-réaction américaine et élargir le différend aux transporteurs chinois présents sur le marché des États-Unis.

La Federal Maritime Commission américaine affirme que les pratiques de gouvernements étrangers qui détériorent les conditions du commerce maritime américain peuvent faire l’objet d’une enquête et de mesures correctrices.

Sa présidente, Laura DiBella, relie les détentions chinoises au transfert des terminaux et les qualifie de représailles dépassant largement les normes historiques. Le 7 juillet, elle constate même leur poursuite « sans signe d’apaisement ».

En cas d’ouverture d’une procédure, la Commission pourrait imposer des frais, des restrictions ou d’autres mesures aux transporteurs chinois actifs sur les lignes desservant les États-Unis. Le géant public COSCO serait particulièrement exposé en raison de sa présence sur le marché américain et de la suspension de ses services à Balboa. Aucune procédure de ce type n’a encore été annoncée.

Selon un article de l’AFP, daté du 21 juillet, le Panama a annoncé avoir conclu l’accord de renouvèlement du traité maritime qui accorde des avantages aux navires panaméens dans les ports chinois.

La courbe des détentions de navires à venir mesurera l’effet immédiat de la visite de Luis Roquebert.

🏷️ Panama COSCO
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 ▶ Influence et ingérences

10. Europe–Chine et intelligence artificielle : le piège d’une prétendue complémentarité ricardienne

Le Quotidien du Peuple publie le 16 juillet en page 3, le compte rendu du 12e Europe Forum de la China Europe International Business School (CEIBS), tenu le 24 juin à Bruxelles, en duplex avec Shanghai, après une étape parisienne le 22 juin, sous le titre « Coopétition symbiotique » (竞合共生), là où le programme officiel posait encore une question : « Competition or Complementarity? ».

Relié : Bulletin #30– Mémo 10 –Europe-Chine et intelligence artificielle, une pièce en cinq actes

La pièce s’est bien et bien jouée selon le script annoncé, mais son compte rendu a sagement attendu la World Artificial Intelligence Conference (WAIC, Shanghai, 17-20 juillet) pour une résonance maximale en Chine et dans les pays visés par l'opération de communication chinoise, ceux du Sud global. Il paraît le jour même de la signature par 29 États, dont la Russie, le Pakistan, l'Indonésie et le Kazakhstan, de l'accord fondateur de la World Artificial Intelligence Cooperation Organization (WAICO), organisation de gouvernance mondiale de l'intelligence artificielle voulue par Pékin et établie à Shanghai.

Proposition de valeur

Selon Andrea Renda (Centre for European Policy Studies, CEPS): à la Chine le déploiement à grande échelle, l'ingénierie et la maîtrise des coûts ; à l'Europe la recherche, les talents et la gouvernance réglementaire. L'ambassadeur Cai Run, chef de la Mission de la Chine auprès de l'Union européenne, élève la répartie au rang de doctrine : Chine et Europe « partenaires et non adversaires ». Gwenn Sonck (EU-China Business Association, EUCBA) synthétise la formule en quelques mots : cette spécialisation sert l'intérêt européen lui-même, « la participation profonde au marché chinois conditionnant la compétitivité mondiale des entreprises européennes ».

Commentaire

Cette construction rejoue les avantages comparatifs de David Ricardo appliqués à l'intelligence artificielle : chaque partie se spécialise selon sa dotation, l'échange profite aux deux, d’où la symbiose affichée. Refuser une telle offre serait irrationnel, surtout de la part de l’Europe, fille des Lumières.

Le problème est que la Chine n’a jamais mis en œuvre la théorie des avantages comparatifs. Elle a, au contraire, le plus méthodiquement refusé la spécialisation que la division internationale du travail des années 1990 lui assignait (l'assemblage à bas coût), pour bâtir ses avantages actuels à grand renfort de politique industrielle et de transferts forcés de technologies et de savoir-faire. Elle propose aujourd’hui à l'Europe le cadre doctrinaire qu'elle a récusé pour elle-même.

Surtout, la Chine investit prioritairement les deux domaines d’excellence prétendument « réservés » à l'Europe.

  • Sur la recherche, la 20e session d'étude collective du Bureau politique (25 avril 2025) fixe l'autonomie (自立自强), les percées dans les théories et méthodes fondamentales et un écosystème « autonome et contrôlable » (自主可控) comme objectifs nationaux.
  • Sur la gouvernance, la même session assigne à la Chine d'aider le Sud global à bâtir ses capacités et de former « au plus tôt » les cadres, standards et normes de la gouvernance mondiale de l'intelligence artificielle devant être développés par… la WAICO.

Enfin, l’appel à une reconnaissance mutuelle et la parité normative veut en réalité convertir la certification européenne en canal d'accès au marché pour l'intelligence artificielle industrielle chinoise et conférer aux organismes chinois de test et de normalisation une reconnaissance équivalente : des normes « plus ouvertes, compatibles et opérationnelles » sont des normes moins spécifiquement européennes.

Analyse

Cet épisode révèle une synchronisation remarquable entre la CEIBS, les associations d’affaires sino-européennes, le Shanghai Artificial Intelligence Research Institute, les canaux de diffusion médiatique payants et plusieurs personnalités européennes investies d’une forte autorité symbolique. Le rideau se lève le 24 juin à Bruxelles. Dès le 26 juin, un publirédactionnel diffusé par Media OutReach Newswire et transmis par EQS reproduit le récit dans plusieurs dizaines de médias d’Asie du Sud-Est, du Golfe et d’Afrique. Le 16 juillet, le Quotidien du Peuple publie son compte rendu le jour même de la signature de l’accord instituant la WAICO. Enfin, du 17 au 20 juillet, la WAIC se tient à Shanghai, ouverte par un discours de Xi Jinping.

La présence de Charles Michel mérite une attention particulière. Professeur distingué de la CEIBS, l’ancien président du Conseil européen prononce le discours d’ouverture. La version institutionnelle de la CEIBS restitue son analyse de l’intelligence artificielle comme enjeu de « souveraineté, de leadership, de sécurité et de pouvoir » ; le Quotidien du Peuple retient principalement son appel à une « coopération responsable ». Cette sélection transforme une mise en garde sur les rapports de force en langage de confiance. Sa participation illustre la capacité des plateformes académico-économiques chinoises à associer d’anciens dirigeants européens à des dispositifs dont elles maîtrisent ensuite la sélection, la traduction et la diffusion des messages.

Song Haitao occupe une position plus structurante encore. Président du Shanghai Artificial Intelligence Research Institute, intervenant au forum et directeur général du Centre d’excellence d’AIM Global à Shanghai, il relie la recherche appliquée, l’intelligence artificielle industrielle, la normalisation et la coopération multilatérale. Lorsqu’il propose le raccordement des standards, la reconnaissance mutuelle des systèmes de test et la coordination des chaînes industrielles, il expose le programme opérationnel de l’institution qu’il dirige.

Deux organisations distinctes occupent désormais deux niveaux complémentaires. AIM Global, lancée sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), organise la coopération concrète dans l’intelligence artificielle industrielle : centres d’excellence, projets, formation, diffusion des solutions et dialogue avec les entreprises. La WAICO ajoute un niveau politique et intergouvernemental : elle doit rapprocher les stratégies nationales, les règles de gouvernance et les standards techniques.

Shanghai accueille ainsi à la fois l’atelier industriel et l’enceinte politique du dispositif global programmé.

Dans ce schéma, le forum de Bruxelles fournit le langage européen nécessaire à cette construction. Il identifie les ressources recherchées (recherche scientifique, talents, règles, tests et crédibilité réglementaire) puis les associe aux capacités chinoises d’industrialisation, de déploiement et de maîtrise des coûts. La coopération ainsi définie peut ensuite être projetée vers les marchés tiers et présentée comme une contribution commune à la gouvernance mondiale, au nom du Sud Global et sur le dos de l’Europe.

Le pacte ricardien se mue ainsi en pacte faustien. L’Europe apporte à l’intelligence artificielle industrielle chinoise ses capacités scientifiques, son langage réglementaire et sa crédibilité internationale.

En échange, elle conserve provisoirement une fonction de recherche, de test et de certification dont Pékin organise déjà la dépréciation, en développant ses propres capacités dans chacun de ces domaines.

La Chine propose ni plus ni moins un partage des tâches en trompe l’œil et construit avec notre concours l’architecture au sein de laquelle la contribution européenne doit être absorbée, dupliquée, puis rendue progressivement substituable.

C'est ce que les Chinois appellent une organisation  « alignée » ou « de bout en bout » (端到端, ou 对接).

🏷️ CEIBS Charles Michel AIM Global ONUDI
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11. Propagande in disguise : le publirédactionnel comme vecteur d'influence

Inséré en page 5 du Figaro daté du 21 juillet, juste avant la rubrique « international », un publirédactionnel pleine page réalisé « en collaboration avec le China Daily » titre « De l’atelier du monde au moteur de la demande mondiale ».

Rassemblant tous les poncifs sur la Chine, le texte, par ailleurs factuellement exact, met en œuvre plusieurs techniques de manipulation de l'information telles que répertoriées par le Service européen pour l'action extérieure (SEAE, en anglais EEAS — European External Action Service) et par l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) : dissimulation de l'affiliation ministérielle de l'expert cité, décontextualisation statistique et alignement intégral sur les éléments de langage officiels chinois.

Contexte

La publication intervient quelques jours après la conférence de presse des Douanes chinoises et en reprend fidèlement les éléments de langage. Elle vient illustrer la campagne du ministère chinois du Commerce (MOFCOM) « Un grand marché pour tous : exporter vers la Chine », déclinée selon le texte en « plus de 100 événements » en 2026, avec des étapes déjà réalisées en Biélorussie puis en Allemagne.

Parole d’expert

Wang Xuekun, présenté comme dirigeant de « l'Académie chinoise du commerce international et de la coopération ». L'« Académie » de Wang Xuekun est la CAITEC (Chinese Academy of International Trade and Economic Cooperation), l'institut de recherche du MOFCOM lui-même : un cadre du dispositif ministériel commente ainsi, sous apparence académique indépendante, la campagne de son propre ministère.

Décontextualisation et cherry-picking

« La valeur des importations chinoises a progressé de 22,1 % » — le chiffre est vrai, mais il est seul. Le texte ne dit pas ce que la Chine importe. Or le détail des douanes montre que les achats de pétrole, de gaz et de minerais, qui reflètent la consommation réelle du pays, n'augmentent que de 3,4 %. Ce sont les composants électroniques qui bondissent de 28 % — des pièces que la Chine importe pour fabriquer et réexporter, portées par la vague mondiale de l'intelligence artificielle. Autrement dit, la Chine achète surtout pour revendre. Le texte ne rappelle pas non plus que ses ventes à l'étranger dépassent toujours largement ses achats. Un chiffre exact, isolé de son contexte, fait ainsi passer un atelier d'exportation pour un moteur de consommation.

Alignement total sur les éléments de langage officiel.

« Malgré les recompositions du commerce mondial ». Le mot « recompositions » édulcore ce qu'il désigne : droits de douane américains, disputes sur les surcapacités, méfiance européenne, restrictions chinoises sur les terres rares. Il gomme le conflit et la part que la Chine y prend.

« De l'atelier du monde au moteur de la demande mondiale » (titre). Le titre présente comme déjà accompli ce qui est un objectif du plan quinquennal. L'ambition devient un fait.

« Selon des analystes » (sous-titre). Le pluriel vague donne une caution savante à ce qui est, dans le texte, la parole d'un institut du ministère chinois du Commerce.

La peur de manquer. « Les entreprises ne peuvent pas se permettre d'être absentes de Chine », « c'est très probablement là que se dessine l'avenir » : venir en Chine devient une obligation, s'abstenir une faute. « Quelles que soient [les circonstances], notre marché continuera de s'élargir » : promesse invérifiable — et le « notre » révèle que celui qui parle représente l'État, non un observateur.

La dépendance requalifiée en avantage. « Cercle vertueux », « laboratoire », « plus seulement un débouché », « les compétences que nous développons nous permettent de réussir dans d'autres régions du monde » : être dépendant du marché chinois y devient une force.

Le récit culturel. « Sincérité », « au plus près des gens — vivant, poreux, profondément collectif », « impossible de savoir qui joue et qui vit », « le théâtre est partout » : tout le vocabulaire de la spontanéité, appliqué à un secteur culturel étroitement administré et sous surveillance. Même chose pour le tourisme : « les voyageurs ne veulent plus cocher des cases, ils désirent rencontrer, comprendre, vivre », les guides deviennent des « passeurs entre les cultures » — alors que cadrer le récit fait partie de leur fonction.

Ce que le texte tait :  Rien sur les barrières d'accès dénoncées chaque année par les chambres de commerce européenne et américaine en Chine ; rien sur la consommation intérieure en berne (déflation, crise immobilière) ; rien sur l'excédent commercial record ni sur les disputes de surcapacité ; rien sur les restrictions d'exportation chinoises (terres rares, tungstène) — des mesures de fermeture, dans un texte qui célèbre l'« ouverture » ; rien sur la censure ou les zones interdites côté culture et tourisme. Pas une réserve, pas un « toutefois » dans tout le texte.

Aucun contrepoint. Pas un « sceptique », pas un concurrent, le marché pur et parfait. Tout est affirmé au présent ou au futur, sans un conditionnel. Aucun chiffre comparé à quoi que ce soit. Les trois volets — commerce, culture, tourisme — se confirment l'un l'autre sans jamais être interrogés. La pluralité des sources, premier critère d'intégrité de l'information selon l'OCDE, est absente ; c'est la définition d'une publicité, mais une publicité qui emprunte tous les habits de l'article de fond.

 

Commentaire : business as usual

Dans la grille du SEAE, dont je vous fournis le mode d’emploi ICI, le China Daily appartient à la catégorie des « médias contrôlés par l'État », le deuxième des quatre niveaux de canaux de la FIMI Exposure Matrix. L'opération de communication est ouverte et labellisée, et les techniques employées — affiliation masquée de la source principale, statistique décontextualisée, caution de tiers, enrobage culturel — figurent au répertoire des tactiques, techniques et procédures (TTP) de la manipulation de l'information.

Aux Etats-Unis, China Daily relève du système de propagande extérieure de l'État-parti chinois et ses activités y sont déclarées au titre du Foreign Agents Registration Act (FARA), la loi américaine sur les agents de l'étranger.

Ici, la cible est le lectorat décisionnel français, au moment où l'Union européenne durcit sa politique de réduction des dépendances (« de-risking ») : droits compensateurs, contentieux sur les surcapacités, restrictions chinoises sur les terres rares. Le message vise à mobiliser les intérêts d'affaires européens comme relais internes contre ce durcissement, en agitant la crainte d'être « absent de Chine ».

Le canal du publirédactionnel labellisé demeure une zone grise réglementaire : le règlement (UE) 2024/900 encadre la publicité politique, mais la publicité commerciale d'un média d'État étranger y échappe largement. La grille comportementale du SEAE permet précisément de documenter ce que le droit ne saisit pas encore.

A l’heure où l’on ne cesse de répéter que la géopolitique revient en force dans les relations interétatiques et que l’influence des grandes puissances impacte notre quotidien, les publirédactionnels, ces communications d’influence par nature, pourraient apparaître comme obsolètes et disqualifiées ne serait-ce que par la qualité et les intentions de leur mandant. C’est oublier qu’en parallèle, les techniques de communications se sophistiquent. Une marchandisation de l’algorithme et de son pouvoir de pénétration auprès de l’opinion publique se développe ainsi via des agences spécialisées dont l’une des fonctions consiste précisément à gommer les aspérités géopolitiques nouvelles et à flirter avec les lignes des législations existantes. Ainsi les stratégies d’influence des Etats rivaux voire adverses peuvent trouver refuge et opérer leur mue dans de nouveaux marchés.

Petit sondage : êtes-vous pour ou contre un projet de saisine de l’ARPP (Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité) et du SEAE ?

🏷️ FIMI SEAE AIM Global ONUDI
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 ▶ Documentation & agenda

◇ Documentation

  • Influence

« La Chine a gagné ! » : anatomie d’un récit performatif, par Paul Charon, directeur du domaine « Renseignement, anticipation et stratégies d’influence » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), dans la Revue Défense Nationale, n° 892, été 2026, p. 17-21. Paul Charon examine le récit selon lequel la Chine serait engagée dans un dépassement inexorable de l’Occident. Les succès chinois sont réels, mais leur accumulation et leur mise en série les inscrivent dans une trajectoire téléologique : humiliation passée, restauration conduite par le Parti, « grand renouveau » attendu en 2049. Les chercheurs et les journalistes qui documentent ces performances peuvent consolider ce récit sans reprendre intentionnellement la communication de Pékin. Une fois intériorisée, l’idée d’une victoire chinoise inéluctable influe sur les investissements, les négociations et les choix politiques occidentaux. L’auteur appelle donc à séparer les faits de leur mise en intrigue et à refuser la position de spectateur passif assignée à l’Europe. Commentaire : rendre visible ce que Pékin a rendu invisible par le truchement d’une couche narrative et conceptuelle constitue l’un des principaux défis intellectuels que nous devons collectivement relever dans l’espace public.

  • Politique économique

Le paradoxe du transfert. Repenser les déséquilibres mondiaux, le 16 juillet, par  Sébastien Jean, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, titulaire de la chaire Jean-Baptiste Say d’économie industrielle, et directeur associé de l’Ifri et Jean-Pierre Landau, ancien sous-gouverneur de la Banque de France, professeur associé à Sciences Po et Distinguished Fellow du Centre for Economic Policy Research Briefings de l’Ifri. Les auteurs montrent que les déséquilibres commerciaux doivent être appréciés dans le temps. Les pays déficitaires qui importent les produits chinois bénéficient immédiatement de biens abondants et bon marché, mais réduisent l’échelle de leur propre production, ralentissent leur apprentissage industriel et affaiblissent les capacités qui leur permettraient de produire demain. La Chine accepte au contraire une consommation intérieure plus faible afin d’utiliser les marchés étrangers pour accumuler productivité, maîtrise technologique, autonomie et puissance. Le « paradoxe du transfert » tient à cette inversion : le bénéficiaire apparent du transfert de ressources peut en supporter le coût stratégique à long terme.

  • Europe-Chine

Conclusion of the 26th Franco-German Ministerial Council,  le 17 juillet 2026. Déclaration gouvernementale conjointe adoptée par la France et l’Allemagne à l’issue du 26e Conseil des ministres franco-allemand, coprésidé par Emmanuel Macron et Friedrich Merz au château d’Augustusburg, à Brühl. Il ne s’agit donc ni d’une étude ni d’un rapport d’experts, mais d’un texte politique négocié entre les deux exécutifs. La France et l’Allemagne entendent faire de leur coopération le noyau d’une Europe plus souveraine, compétitive et résiliente. Leur agenda associe capacités spatiales, intelligence artificielle, semi-conducteurs, informatique quantique, énergie, centres de données et matières premières critiques. Paris et Berlin demandent à l’Union européenne d’utiliser systématiquement ses instruments commerciaux et de se doter d’un nouvel outil de résilience contre les dépendances et la concentration des chaînes d’approvisionnement. Ils cherchent également à protéger la base industrielle européenne par des exigences de contenu européen, une politique de financement renforcée et une simplification réglementaire. La Chine n’est jamais nommée, alors qu’elle constitue l’arrière-plan principal de plusieurs priorités industrielles et économiques.

  • Stratégie numérique & IA

Who’s Afraid of Chinese Models?, le 20 juillet par Ben Thompson fondateur et auteur de Stratechery, lettre d’analyse consacrée à la stratégie des entreprises technologiques, aux modèles économiques des plateformes et à la structure des marchés numériques. Ben Thompson juge largement exagérée la peur suscitée par les modèles chinois ouverts comme Kimi K3 ou Qwen. Selon lui, le coût pertinent n’est pas celui de leur développement, mais celui de l’intelligence effectivement produite : inférence, efficacité architecturale, consommation de mémoire et nombre de jetons nécessaires pour fournir une réponse correcte. À mesure que certaines capacités d’intelligence deviennent interchangeables, la compétition se déplacera vers les coûts marginaux, l’échelle de déploiement et le contrôle de l’expérience utilisateur. La Chine poursuit une stratégie d’ouverture destinée à banaliser les modèles d’IA afin d’enrichir son écosystème industriel, notamment dans la robotique, tout en affaiblissant les laboratoires américains. Thompson préconise en réponse une politique américaine favorable à la distillation (l’utilisation des réponses d’un modèle performant pour entraîner ou améliorer un autre modèle), aux modèles ouverts et à leur usage défensif en cybersécurité. Il refuse donc que la Chine apparaisse comme la puissance de l’ouverture technologique pendant que les entreprises américaines défendent des systèmes fermés. 

◇ Agenda à venir

Du 23 au 25 juillet, Wang Yi se rendra à Cholpon-Ata (Kirghizstan) pour participer à la réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) avant une visite officielle dans le pays. Cette réunion préparera le sommet des chefs d'État prévu plus tard dans l'année. Les discussions porteront notamment sur la sécurité régionale, l'Afghanistan, l'Iran, les transports, la coopération économique et les principaux documents politiques qui seront soumis aux dirigeants. Il faudra surtout observer le degré de coordination sino-russe et la place accordée aux nouvelles initiatives chinoises en matière de sécurité et de développement.

Le Bureau politique du Comité central du PCC devrait se réunir à la toute fin juillet, avant la pause estivale de Beidaihe, selon un calendrier devenu quasi rituel sous Xi Jinping. Cette réunion est traditionnellement consacrée à l'analyse de la conjoncture économique du premier semestre et aux orientations pour les mois suivants.

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Note personnelle : Sources chinoises s'octroie une pause. Je ferai une synthèse de l'actualité stratégique chinoise du mois d'août dans le prochain bulletin du jeudi 28 août prochain. Excellents congés si vous en prenez. A bientôt et merci pour votre lecture toujours plus attentive et exigeante.

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