Bulletin n°42 : A Washington, Pékin veut fixer les règles du jeu
Le Ve plénum du PCC refermera la séquence des purges et ouvrira la transition vers le XXIe Congrès ; Manufacturing intelligent : Pékin passe à la phase de déploiement ; Visite de Xi Jinping aux États-Unis ; UE-Chine : un modèle bulgare pour l’Europe ? Cosco : quelles ambitions internationales ?
📋 Structure de ce Bulletin
- 1. [Le Ve plénum du PCC refermera la séquence des purges et ouvrira la transition vers le XXIe Congrès]
- 2. [Mobilisation de défense : répartition des responsabilités et préparation des inventaires]
- 3. [Services juridiques : Pékin organise l’accompagnement international de ses entreprises]
- 4. [Manufacturing intelligent : Pékin passe à la phase de déploiement]
- 5. [Création de « l'organisation mondiale pour la culture scientifique grand public»]
- 6. [Visite de Xi Jinping aux États-Unis : que reste-t-il du « consensus de Busan » ?]
- 7. [Investissements chinois: un modèle bulgare peut-il s’imposer en Europe ?]
- 8. [Minerais : Pékin met ses entreprises sous « autodiscipline »]
- 9. [Cosco : quelles ambitions internationales derrière la cotation de ses chantiers ?]
- 10. [4ᵉ Forum Chine-Afrique, un partenariat dans la défense qui progresse à bas bruit]
- 11. [Sociétés miroirs : de Wahaha à BelGaN, vingt ans de clonage et le virage du jumeau numérique]
Edito
Xi Jinping se rend à Washington avec une ambition manifeste : « fixer » Donald Trump. C’est ce qui ressort, en des termes plus diplomatiques, des éditoriaux officiels chinois plaçant la rencontre entre les deux hommes sous le signe de la « stabilité stratégique ».
Les discussions commerciales croiseront les grands dossiers de sécurité internationale. L’annonce rapide d’une prolongation de la trêve commerciale serait un premier signe de bonne volonté de part et d’autre. Mais les deux capitales attendent davantage que des signaux ou des compromis boiteux.
Fort de sa proximité avec le pouvoir iranien, Xi Jinping pourrait relayer les conditions d’une désescalade discutées avec Téhéran plus tôt dans le mois, mais c’est toutefois sur Taïwan que les attentes chinoises sont les plus vives. Son déplacement aux États-Unis engage aussi le Parti qu’il dirige et représente. Xi Jinping cherchera vraisemblablement à obtenir des concessions ou des engagements américains qu’il pourra valoriser publiquement.
Viendra ensuite l’Europe. Cette fois, la négociation se poursuivra en Chine, où le commissaire au Commerce Maroš Šefčovič est attendu le mois prochain. Pékin pourra défendre ses conditions à domicile. Le 16 septembre, Ursula von der Leyen a appuyé la démarche de son commissaire dans son discours sur l’état de l’Union : Bruxelles utilisera tous les instruments disponibles pour rééquilibrer la relation. Elle chiffre le déficit commercial avec la Chine à un milliard d’euros par jour.
Dans un précédent édito, je titrais : « Le réveil d’un pacifiste dans une armurerie ». Les instruments de défense commerciale sont toujours sur étagère, mais leur mobilisation exige des procédures et une volonté politique commune.
Dans cet intervalle, certains gouvernements européens sont restent tentés par la promesse industrielle et technologique chinoise. La Bulgarie vient d’ouvrir avec Pékin un groupe de travail consacré notamment à l’automobile et à l’énergie. Sofia espère des transferts technologiques et Wang Wentao, le ministre chinois du Commerce, lui demande de "jouer un rôle positif" dans le dialogue entre la Chine et l’Union.
Pendant ce temps, les mesures de politique intérieure observées cette semaine accélèrent le déploiement industriel de l’IA et renforcent l’accompagnement juridique des entreprises chinoises à l’étranger. Pékin emploie ainsi le temps des négociations comme autant d’espace utiles pour la consolidation de ses positions.
▶ Politique intérieure
1. Le Ve plénum du PCC referme la séquence des purges et ouvre celle du XXIe Congrès
Le Bureau politique du 21 septembre a fixé la tenue du Ve plénum du XXe Comité central au 26-29 octobre. Il sera presque entièrement consacré aux sujets de gouvernance du PCC. Le XVe Plan quinquennal ayant déjà été traité par le IVe plénum d’octobre 2025, le Ve plénum se trouve ainsi dégagé de la planification économique pour se concentrer sur le fonctionnement interne du Parti.
Le même Bureau politique a approuvé l’exclusion du Parti de Zhang Youxia et Liu Zhenli, déjà radiés de l’APL. Les accusations mêlent « cliques et factions », déloyauté politique, promotions accordées contre avantages financiers et corruption massive ; le communiqué souligne explicitement l’imbrication de leurs « problèmes politiques et économiques ». Leur exclusion devra être ratifiée par le prochain plénum.
( 838 signes. Mots-clés : XXIe Congrès ; APL)
Commentaire
Les décisions prises par le Bureau politique du PCC donnent du relief à ce que nous avions relevé dans notre Bulletin du mois d’août (n°38) « The guns of August ». Le Ve plénum peut être lu comme le moment de clôture institutionnelle de la vague ouverte en octobre 2025 par l’éviction de neuf hauts responsables militaires, puis prolongée en janvier 2026 par la mise en cause de Zhang et Liu.
Il ne clôt pas pour autant l’anticorruption et les purges, qui s’installent comme un outil ordinaire de commandement et de sélection. En creux, il ouvre aussi plus nettement la préparation du XXIe Congrès d’octobre 2027.
Annonce personnelle à tous :
Afin de mieux comprendre le momentum politique chinois à un an du XXIe Congrès, j’ai réalisé pour l’Institut Thomas More une note d’analyse sur le phénomène des purges, sa signification dans la Chine de Xi Jinping depuis 2012 et pour les années à venir.
Nous communiquerons très prochainement la date de sa diffusion et organiserons pour l’occasion une visioconférence. Je vous tiendrai informés ici aussi.
2. Mobilisation de défense : répartition des responsabilités et préparation des inventaires
La loi chinoise sur la mobilisation de défense, révisée le 28 août et applicable le 1er octobre (cf. notre bulletin n°39 du 3 septembre « Loi sur la mobilisation de défense : la préparation en temps de paix monte d’un cran ») précise l’organisation de la préparation civile aux besoins militaires (中华人民共和国国防动员法). L’expression des besoins relèverait des forces armées, relayé par les commissions de mobilisation au sein des organes centraux et territoriaux de l’Etat. Les nouveaux textes consultés prévoient l’inscription du recensement des capacités mobilisables dans le système statistique public et exigent des données exactes et régulièrement actualisées. Au sein de la Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC), il est confirmé que c’est la Direction du développement de l’économie et de la défense qui est en charge de la coordination de la mobilisation des agents économiques.
À l’échelle locale, les préparatifs portent sur l’exploitation des informations statistiques. En outre, le 15 septembre, le bureau de mobilisation de Zhengzhou a rendu compte d’une formation consacrée aux bases de données et à leur représentation géographique. Les orientations présentées associent une collecte normalisée, une vérification conjointe civile et militaire, ainsi qu’une actualisation des inventaires suivie d’une simulation des plans.
( 332 signes. Mots-clés : défense ; NDRC)
Commentaire. Les quelques cas municipaux repérés, y compris dans des métropoles de Pékin et Shanghai, ou dans la province du Fujian, ne permettent pas encore d’établir si les mesures observées déclinent directement de la loi de mobilisation du 28 août, car ces préparatifs peuvent aussi prolonger la réforme du système de mobilisation de défense (深化国防动员体制改革) décidée antérieurement, en 2019.
Remarque : S'ils développent des éléments intéressants et substantiels, ou en fonction de vos éventuels retours, les documents officiels suivants feront l’objet d’une brève ou d’un mémo dans le prochain bulletin :
- 1er plan quinquennal dédié à Hongkong : (香港特別行政 區首次制定五年規劃)
- XVè plan pour la réforme des statistiques : (统计改革发展“十五五”规划)
- XVe plan pour le développement de l'industrie pharmaceutique (医药工业发展“十五五”规划)
- XVe plan de développement de la culture et du tourisme et de l'industrie culturelle (文化和旅游发展“十五五”规划 et 文化产业发展“十五五”规划)
3. Services juridiques : Pékin organise l’accompagnement international de ses entreprises
Le 16 septembre, le ministère chinois de la Justice a annoncé vouloir accélérer la mise en service officielle de sa première plateforme nationale de services juridiques liés à l’étranger. Baptisée « Fatong » (法通), elle fonctionne à titre expérimental depuis juillet. Elle rassemble des textes de droit étranger et des guides par pays. Elle permet aussi d’identifier des professionnels capables d’accompagner les entreprises chinoises à l’international. Le ministère associe cette initiative au développement de centres d’arbitrage commercial et à l’implantation de cabinets chinois à l’étranger. (司法部:已初步建成首个全国性涉外法律服务平台 将加快上线运行)
Cette offre s’appuie sur un ministère qui cumule l’encadrement des professions juridiques et la supervision de services de règlement des différends. L’Association nationale des avocats, chargée notamment des règles professionnelles et de la discipline, travaille elle-même sous sa tutelle. Elle exerce ainsi des fonctions comparables à celles des organisations ordinales européennes. La loi sur les avocats, modifiée le 28 août 2026, inscrit explicitement la direction du Parti dans l’exercice de la profession. Elle prévoit la constitution d’organisations du Parti dans les cabinets. 全国人民代表大会常务委员会关于修改《中华人民共和国律师法》的决定
(3 786 signes. Mots-clés : ministère de la Justice : droit chinois ; médiation ; FSR)
Commentaire
Pékin renforce sa politique d’influence juridique autour de ses entreprises en s’appuyant sur les compétences réunies au ministère de la Justice. Ce dispositif associe sous une même tutelle politique des fonctions que les systèmes européens et américain répartissent différemment entre administrations et organisations professionnelles autonomes. Le ministère accompagne les entreprises et encadre leurs conseils et participe aussi à l’identification des demandes étrangères que la Chine entend bloquer.
Le MoJ a déjà exercé ce pouvoir dans les enquêtes européennes sur les subventions étrangères visant Nuctech au printemps, puis JD.com à l’été dernier. Dans les deux cas, il a interdit de participer à certaines demandes transfrontières d’information. Pékin intervient ainsi directement dans les conditions de coopération des entreprises avec le régulateur européen.
Relié, bulletin n°28, mai 2026 : « Enquête Nuctech : Le piège juridique de Pékin signe-t-il la mort politique du FSR européen ? »
Le ministère prolonge cet accompagnement par le développement international de l’arbitrage et de la médiation*. Il soutient ainsi les professionnels qui conseillent les entreprises et les institutions auxquelles leurs partenaires peuvent confier leurs différends. Deux textes récents donnent corps à cette orientation. La loi sur l’arbitrage révisée le 12 septembre 2025 (中华人民共和国仲裁法), entrée en vigueur le 1er mars 2026, encourage le choix d’institutions chinoises et d’un siège d’arbitrage en Chine. Le règlement sur la médiation commerciale adopté le 19 décembre 2025 (商事调解条例), applicable depuis le 1er mai 2026, soutient l’implantation extérieure des organismes chinois et leur participation à l’élaboration des règles internationales. L’accompagnement des entreprises ouvre ainsi une voie à la diffusion des pratiques et des références juridiques chinoises, depuis le conseil jusqu’au règlement des différends.
Analyse
Cette évolution récente a des conséquences immédiates pour les partenaires étrangers, notamment.
- La confidentialité des échanges avec un conseil chinois.
Le droit chinois impose aux avocats une obligation de confidentialité. Celle-ci ne doit toutefois pas être assimilée aux protections contre la divulgation dont bénéficient les échanges avocat-client aux États-Unis et en Europe. Ces protections varient elles-mêmes selon les pays et les procédures. Pour une entreprise étrangère, la confidentialité attendue de son conseil doit donc être appréciée dans le cadre juridique chinois décrit ici.
- L’accès aux preuves peut, lui, dépendre d’une décision publique.
La communication de données conservées en Chine à une autorité judiciaire étrangère est soumise à autorisation. Certaines demandes étrangères peuvent également faire l’objet d’une interdiction spécifique, assortie d’une possibilité de dérogation. Une entreprise peut donc souhaiter coopérer sans disposer de la liberté juridique de transmettre les pièces demandées. Cette contrainte tient notamment à la localisation des informations . Elle peut donc aussi concerner une entreprise étrangère implantée en Chine.
Le choix du droit applicable et du lieu de règlement du différend doit ainsi tenir compte de l’accès effectif aux pièces nécessaires pour défendre ses intérêts.
Remarque : Ce mémo est une lecture « politico-juridique » du texte source. Elle ne peut se substituer à une interprétation réalisée par un conseil juridique.
*Note : Arbitrage et médiation. En matière commerciale, l’arbitrage repose sur une convention par laquelle les parties confient leur différend à un ou plusieurs arbitres. Ceux-ci rendent une sentence qui s’impose aux parties, sous réserve des recours et des conditions de reconnaissance et d’exécution prévus par le droit applicable. La médiation fait intervenir un tiers qui aide les parties à rechercher un accord, sans pouvoir leur imposer une solution. L’accord conclu peut créer des obligations juridiquement contraignantes ; les conditions de son exécution forcée dépendent du régime applicable.
Reliés :
- Bulletin n°33 « La médiation : main de fer dans gant de velours »
- Bulletin n°11: « Mise à niveau du cadre chinois de la médiation commerciale et projection internationale »
- Bulletin n°2 : « Lancement de l’Institut international de la médiation»
4. Manufacturing intelligent : Pékin passe à la phase de déploiement
Les 16 et 17 septembre, Pékin a réuni une Conférence nationale sur l’industrie manufacturière avancée, sur instruction de Xi Jinping et sous la direction du Premier ministre Li Qiang (全国先进制造业大会). La conférence s’est tenue en visioconférence avec les provinces, les grandes entreprises industrielles et des représentants de la Commission militaire centrale (CMC). Le « manufacturing intelligent de nouvelle génération » (新一代智能制造) associe les technologies manufacturières avancées aux capacités récentes de l’intelligence artificielle.
( 2 462 signes. Mots-clés : politique industrielle ; intelligence artificielle)
Contexte généalogique
Issue d’un programme de recherche engagé en 2016, cette notion a été systématisée par Zhou Ji et cinq coauteurs dans un article de synthèse publié en 2018 : « Vers une nouvelle génération de manufacturing intelligent » (走向新一代智能制造, Toward New-Generation Intelligent Manufacturing). Elle fusionnait deux politiques antérieures du Conseil des affaires d’État : « Made in China 2025 », qui faisait du manufacturing intelligent l’axe central de la transformation industrielle, et le Plan de développement de l’intelligence artificielle de nouvelle génération, qui ajoutait les capacités d’apprentissage, de cognition et de décision autonome.
Le gouvernement a depuis transformé ce concept en programmes d’action. Le plan d’action dédié « IA+manufacturing » (人工智能+制造”专项行动实施意见) , adopté en janvier dernier par huit administrations, fixe des objectifs pour 2027. Il prévoit l’utilisation industrielle approfondie de trois à cinq modèles généralistes, de modèles sectoriels et de 1 000 agents industriels, 100 jeux de données de haute qualité, 500 scénarios d’application et 1 000 entreprises de référence.
Il détaille les applications attendues dans cinq grands ensembles :
- les matières premières,
- les équipements industriels,
- les biens de consommation,
- l’électronique et
- les services logiciels.
Vingt-quatre branches sont couvertes, parmi lesquelles les machines-outils, l’automobile, l’électricité, la construction navale, l’aéronautique, le textile et la pharmacie.
En parallèle, un programme d’action conduit par six administrations organise la sélection des usines intelligentes. Elle distingue les usines de base, avancées, excellentes et pionnières.
Les dossiers des catégories supérieures devaient être transmis avant le 1er septembre. La conférence intervient donc après la constitution des premiers portefeuilles provinciaux et sectoriels.
Enfin, le Plan de transformation numérique et verte pour 2026-2030 (促进数字化绿色化协同转型发展实施方案(2026-2030年), publié le 4 septembre, complète ce dispositif. Il prévoit notamment la diffusion des équipements intelligents et la création de centres numériques de gestion de l’énergie et du carbone. Il articule aussi programmes d’usines intelligentes et d’usines vertes.
Cette petite généalogie était nécessaire pour appréhender le momentum des réformes engagées par Pékin.
Commentaire
Cette conférence marque l’ouverture d’une phase nationale d’accélération et de déclinaison territoriale. Les principaux programmes existent. Les premiers portefeuilles de projets ont été transmis. Pékin place désormais leur exécution sous un cadrage politique commun et élève le « manufacturing intelligent de nouvelle génération » au rang d’axe central de sa politique manufacturière. Les prochaines directives centrales permettront d’observer la déclinaison par province, par secteur et par entreprise.
5. Création de "l'organisation mondiale pour la culture scientifique grand public"
La « Conférence mondiale pour la promotion de la culture scientifique du grand public» s'est ouverte à Pékin le 20 septembre. Une « organisation internationale » nouvelle y a été présentée : « l'Organisation mondiale pour la culture scientifique grand public » (世界公众科学素质组织), enregistrée à Pékin en juin dernier. Elle rassemble, selon Pékin, 32 membres fondateurs issus de 21 pays d'Asie, d'Europe, d'Amérique du Sud, d'Afrique et d'Océanie. Elle est présidée par Wu Xiangping, de l'Académie chinoise des sciences (CAS), et est créée à l'initiative de l'Association chinoise pour la science et la technologie (China Association for Science and Technology, CAST), qui organise cette conférence depuis 2018. Le thème retenu cette année porte sur la culture scientifique face à la « société intelligente », autrement dit face à l'intelligence artificielle. La CAST a annoncé vouloir approfondir la coopération internationale sur deux sujets : l'éducation scientifique adaptée à la société intelligente, la gouvernance éthique et sécuritaire des technologies intelligentes. La Chine a fait la part belle à ses programmes déjà déployés à l'étranger, notamment les expositions itinérantes de musées scientifiques et les « petites cours scientifiques » (科技小院), un dispositif de vulgarisation agricole de terrain diffusé vers les pays du Sud global.
Contexte
Cette nouvelle initiative est la déclinaison extérieure d'un texte de droit interne chinois. la loi sur la vulgarisation scientifique (科学技术普及法), adoptée en 2002 et intégralement révisée par le Comité permanent de l'Assemblée nationale populaire (ANP), le 25 décembre 2024. Trois de ses soixante articles préfigurent l'organisation présentée cette semaine, dont son article 12 qui engage l'État chinois à soutenir la coopération extérieure en matière de vulgarisation.
L'article 17 confie nommément à la CAST la mission de renforcer les « échanges internationaux scientifiques et humains » (国际科技人文交流).
L'article 37 demande aux organismes chinois d'élargir les canaux de coopération internationale, avec un volet consacré à la jeunesse. Le programme d'action national pour la culture scientifique 2021-2035 (全民科学素质行动规划纲要) fournit les dispositifs concrets, dont les musées itinérants et les « petites cours scientifiques » présentés à Pékin.
(2 543 signes. Mots-clés : CAST ; CAS ; désinformation)
Commentaire
Si certains peuvent (ou veulent) y voir une initiative de coopération scientifique classique, née d'un besoin réel et partagé, celui de lutter contre la « désinformation scientifique », il n’en est rien.
Primo, cette organisation s'affiche comme mondiale. Elle n'a rendu publiques ni l'identité ni la qualité de ses membres. Elle exécute un mandat politico-législatif..
Deuxio, la CAST est une « organisation de masse », catégorie du système politique chinois qui désigne les structures encadrant un milieu social sous la direction du Parti communiste chinois. L'article 3 de la loi le formule sans ambiguïté : la vulgarisation scientifique s'exerce sous la direction globale du Parti. L'article 6 y ajoute les « valeurs fondamentales du socialisme ».
Tertio, la finalité de cette loi sert un intérêt national avant un bien public mondial. Son article 1 place la vulgarisation au service de « l'autonomie technologique de haut niveau » (高水平科技自立自强), objectif stratégique central pour Pékin.
Ses articles 31 et 32 précisent la fonction attendue : faire comprendre « correctement » les technologies au public et obtenir, autour des grands programmes nationaux, sa compréhension, son adhésion et son soutien (理解、认同和支持).
Plus spécifiquement encore, la loi installe un mécanisme de contrôle de l'information scientifique. Son article 35 exige que tout contenu diffusé soit exact et « conforme à la loi », (合法性 - entendre aux autres lois de la RPC, sans précision).
L'article 36 instaure une surveillance nationale des contenus et oblige les fournisseurs de services en ligne à bloquer immédiatement la diffusion des informations jugées fausses et l'article 54 prévoit les sanctions applicables (blâme public, confiscation des gains illicites et sanctions disciplinaires…).
Analyse
Les objectifs et mécanismes mis en avant par Pékin doivent nous interroger . Ils forment un corpus légal, éthique et organisationnel transposable à l’étranger, en introduisant une série d’ obligations de conformité aux lois nationales chinoises, concernant notamment la définition de la vérité scientifique et de la désinformation.
Même si « la direction du Parti » et les « valeurs socialistes », inscrites aux articles 3 et 6 de la Loi, disparaissent du discours adressé aux partenaires étrangers des pays dits du « Sud global », Pékin promeut un modèle de contrôle de l'information, assorti d’ infrastructures digitales permettant de les rendre effectifs.
Pour l'Europe, même si elle n’est pas spécifiquement et directement visée – quoique l'Europe figure parmi les continents représentés – la loi et sa déclinaison opérationnelle installent auprès des pays tiers un modèle de régulation de l'information concurrent de celui que l'Union européenne promeut avec le règlement sur les services numériques (Digital Services Act, DSA).
Pékin proposera au Sud global un modèle concurrent de lutte contre la désinformation, présenté sous l'étiquette neutre d’un effort de vulgarisation de la culture scientifique.
▶ Politique extérieure
6. Visite de Xi Jinping aux États-Unis : que reste-t-il du « Consensus de Busan » ?
Xi Jinping doit rencontrer Donald Trump aujourd’hui à Washington. Les questions commerciales occuperont la majorité du temps des échanges.
Quelques jours avant son arrivée à Washington, les négociateurs américains et chinois utilisaient encore le « consensus de Busan »* de mai 2025 comme terrain de préparation du prochain rapport de force. Un officiel américain, cité par voie de presse, a laissé entendre que Pékin n’a rempli que deux tiers de ses engagements sur les terres rares, ajoutant ne pas savoir s’il s’agit d’un simple “glitch in the system” (dysfonctionnement) ou d’un “intentional haircut” (décote). Mais dans le système chinois, cette lenteur ne traduit que rarement un simple bug et permet surtout de ne faire que le minimum nécessaire pour rester dans l’accord sans prêter le flanc à la critique.
Pékin veut arriver à la table des négociations en position de force. Avec 70 % réalisés, il peut suggérer atteindre 100 % en gage de bonne volonté, sans rien céder par ailleurs. Sa marge de manœuvre s’est d’ailleurs creusée récemment : les expéditions chinoises vers les États-Unis ont atteint 512 tonnes en août, soit −20 % par rapport à juillet et −13 % sur un an.
Périmètres et sujets centraux des discussions
1. Le Board of Trade sino-américain passe à sa phase opérationnelle
Le 20 septembre, Scott Bessent, He Lifeng et Jamieson Greer se sont réunis à New York pour préparer le sommet présidentiel. Selon Greer, les deux parties sont convenues d’opérationnaliser le « Conseil du commerce » (Board of Trade). Ce mécanisme doit organiser des échanges équilibrés de produits non sensibles bénéficiant de droits réduits. Les catégories envisagées comprennent les biens de consommation et les produits de faible technicité côté chinois. Côté américain, Greer cite les produits agricoles, l’énergie et les dispositifs médicaux.
*Note : À Busan, en octobre 2025, les terres rares font partie d’un compromis entre Pékin et Washington. Les engagements annoncés comportent deux volets : 1) Une suspension des restrictions chinoises décidées en octobre 2025. Le MOFCOM confirme leur suspension pendant un an. En contrepartie, Washington suspend notamment l’extension de ses contrôles aux filiales détenues à au moins 50 % par des entités inscrites sur ses listes. 2) La délivrance de licences générales pour faciliter les approvisionnements américains.
Après avoir recadré, ou « fixé » la discussion sur le commerce, les sujets stratégiques pourront être abordés plus franchement par les deux parties
2. Taïwan : les ventes d’armes et la formulation de la position américaine
Selon Reuters, Xi devrait demander à Trump l’arrêt des ventes d’armes à Taïwan, en invoquant le communiqué sino-américain de 1982. Xi Jinping devrait revenir longuement sur sa lecture du troisième des trois « communiqués conjoints » signés entre les deux pays en 1982, en vertu duquel, les États-Unis ont déclaré qu’ils avaient l’intention de réduire progressivement leurs ventes d’armes à Taïwan et qu’ils ne cherchaient pas à conclure des contrats de vente d’armes à long terme avec Taipei. (EXCLUSIVE: China's Xi expected to press Trump to halt Taiwan arms sales under 1982 agreement, sources say | Reuters)
Pékin chercherait également à obtenir que Washington déclare « s’opposer à l’indépendance » de Taïwan, au lieu de simplement « ne pas la soutenir », réitérant une demande déjà exprimée à plusieurs occasions. De mêmes sources « concordantes » de Reuters laissent entendre qu’en contrepartie Pékin s’efforcerait de faire pression sur Téhéran.
Commentaire : Que Xi Jinping veuille une nouvelle fois donner la leçon à Donald Trump sur Taiwan est une évidence, mais la prétendue contrepartie des pressions sur Téhéran me semble très improbable, car ce n’est pas en ces termes que négocie la Chine. Je m’étonne que Reuters ne prenne pas ses distances vis-à-vis de ces affirmations.
2. L’Iran : derrière le prix du diesel, le nucléaire
Contrairement à cette idée têtue, Pékin ne cherche pas à « faire pression sur l’Iran ». Xi Jinping se fera en revanche porteur des demandes iraniennes discutées entre leurs ministres des affaires étrangères plus tôt dans le mois à Pékin, notamment sur le nucléaire, en sus des conditions spécifiques pour une réouverture du détroit d’Ormuz.
Le 17 septembre, le représentant chinois auprès de l’ONU, Fu Cong, a demandé de « respecter le droit de l’Iran à l’utilisation pacifique du nucléaire », dans le cadre d’un accord durable assorti d’une supervision stricte de l’AIEA.
Ceci en réponse à une déclaration commune du 10 septembre, entre les États-Unis, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni qui demande la suspension des activités d’enrichissement et dénoncent l’absence d’accès des inspecteurs aux installations déclarées depuis juin.
Une simple promesse, appuyée par Pékin, d’un programme iranien « sous contrôle » a donc de grandes chances d’être balayée du revers de la main par l’administration Trump, et Donald Trump en particulier.
Toutefois, sachant que la question du nucléaire est l’un des principaux verrous des discussions sur un accord global qui comprend la réouverture d’Ormuz, le locataire de la Maison Blanche pourrait aussi chercher une formulation politiquement acceptable.
3. L’intelligence artificielle : un « dialogue » sur les risques et les incidents ?
C’est le volet qui s’est le plus précisé ces derniers jours. Le 21 septembre, Scott Bessent a annoncé une nouvelle réunion à Shenzhen dans environ deux mois. Elle porterait sur les dangers de l’IA et les protocoles de communication en cas d’incident. Il affirme que les deux parties ont accepté de formaliser un dialogue comprenant un canal d’alerte. Ces différents points n’ont pas été confirmés le lendemain par le MOFCOM (中美经贸磋商在美国纽约举行)
Dans une tribune dans la presse américaine, le 16 septembre, Seth Center, qui a dirigé la diplomatie en matière d'intelligence artificielle au Département d'État de 2023 à 2025, indique clairement que :
En tant qu'ancien du Département d'État ayant codirigé le premier dialogue américano-chinois sur l'intelligence artificielle, je crains que les prochaines négociations ne nous sauvent pas. Si l'histoire est un prologue, la Chine ne s'intéressera guère à autre chose qu'à obtenir un avantage concurrentiel.
4. Les achats chinois : agriculture et Boeing
Donald Trump cherche des annonces commerciales qu’il pourrait présenter comme des résultats avant les élections de mi-mandat. Les achats agricoles et les commandes d’avions sont au premier plan. Il faudra ici distinguer une nouvelle commande, la contractualisation d’une promesse antérieure et la simple réaffirmation d’un engagement.
5. La prolongation de la trêve commerciale : une durée encore incertaine
À la veille du sommet, aucune durée de prolongation de la trêve n’a été officiellement convenue et annoncée par les deux parties. Pékin laisse entendre sa préférence pour la maintenir jusqu’à la fin du mandat de Trump, mais elle n’est pas relayée de source officielle. Côté américain, le représentant au Commerce Jamieson Greer a évoqué une prolongation possible « de trois à six mois ». Mais sa déclaration intervient lors d’une séquence de négociation, elle pourrait n’avoir qu’une valeur de test. La durée reste donc à négocier. Elle donnera une mesure concrète de la prévisibilité que Washington et Pékin sont prêts à garantir.
Points d’interrogation
Quels engagements concrets et vérifiables les deux dirigeants accepteront d’attacher à cette « stabilité » ? L’IA pourrait autant fournir un mécanisme de dialogue que l’illusion d’une discussion stratégique. Sera-t-elle alors avant tout commerciale, réhabilitant la vertu modératrice du doux commerce ? Dans l’indécision les questions taïwanaise et iranienne pourraient s’interposer durablement comme les facteurs clés de l’entente affichée.
Signalons enfin ce geste amical et opportun de Pékin, le 22 septembre, à la veille du début de la visite de Xi Jinping aux États-Unis. Le ministère chinois du Commerce et quatre autres administrations ont soumis deux précurseurs supplémentaires du fentanyl à licence d’exportation vers les États-Unis, le Mexique et le Canada. La mesure entre immédiatement en vigueur. Elle prolonge un dispositif déjà renforcé en mai dernier. Pékin pense-t-il ainsi amadouer l’administration Trump en l’invitant à y voir un succès de sa propre fermeté sur ce dossier ? Ou s’agit-il d’un lot de consolation anticipé ? China Expands Controls on Fentanyl Precursors Ahead of Trump-Xi Summit (l’auteur de cette source est un ancien diplomate chinois).
7. Investissements chinois: un modèle bulgare peut-il s’imposer en Europe ?
Investissements chinois: un modèle bulgare peut-il s’imposer en Europe ?
Le 10 septembre à Pékin, le ministre chinois du Commerce (MOFCOM) Wang Wentao et le vice-premier ministre bulgare Alexander Poulev ont signé un mémorandum créant un groupe de travail bilatéral sur l’investissement, prioritairement dans l’automobile et l’énergie (王文涛部长会见保加利亚副总理兼经济、投资和工业部部长普列夫). Sofia dit rechercher un nouveau modèle fondé sur les investissements à forte valeur ajoutée et les transferts technologiques, sans encore préciser les projets ni les droits effectivement transférés. Dans le même entretien, Wang Wentao critique plusieurs instruments européens encadrant les investissements chinois et demande à la Bulgarie de jouer un rôle favorable au dialogue au sein de l’Union. L’accord intervient alors que Bruxelles attend des résultats des négociations commerciales et prépare une nouvelle visite du commissaire Maroš Šefčovič en Chine. Le modèle de licence utilisé par CATL aux États-Unis fournira, en fin de mémo, un point de comparaison pour mesurer les approches européennes et américaines concernant la localisation et les transferts technologiques. Et une question, en filigrane. Un premier projet bilatéral sino-bulgare suffisamment avantageux pourrait-il s’imposer comme modèle reproductible et réduire politiquement la portée du futur encadrement européen ?
De quel accord parle-t-on ?
Le mémorandum crée un groupe de travail sur la coopération en matière d’investissement. Il doit organiser des échanges réguliers. Les deux gouvernements pourront également lui confier l’identification de projets et la mise en relation des entreprises. L’automobile et l’énergie sont présentées comme ses deux secteurs prioritaires (Alexander Poulev: Bulgaria Seeks to Diversify Its Economy and Adopt a New Model for High-Value-Added Investment).
Alexander Poulev affirme vouloir faire évoluer son pays vers
« un modèle entièrement nouveau, centré sur l’attraction d’investissements à forte valeur ajoutée et sur le transfert de technologies ».
Le gouvernement bulgare cherche à dépasser l’accueil d’activités d’assemblage ou de production à faible valeur ajoutée.
Le mémorandum ne désigne toutefois aucun projet, investisseur ou site industriel. Il ne précise pas davantage la nature des technologies concernées. Le « transfert » annoncé peut encore recouvrir plusieurs formes : une licence de production, la formation de salariés ou l’accès à certains procédés. Il pourrait aussi comprendre une cession de droits de propriété intellectuelle. Seuls les contrats d’application permettront de le déterminer.
Le communiqué chinois ne reprend pas l’expression bulgare de « transfert de technologies ». Wang Wentao encourage les entreprises chinoises à investir en Bulgarie et demande à Sofia de leur offrir un environnement « équitable, transparent et non discriminatoire ».
( 5 230 signes. Mots-clés : Maroš Šefčovič ; MOFCOM ; Wang Wentao ; IAA ; CATL )
Un accord signé pendant la négociation entre Pékin et Bruxelles
La signature intervient pendant une phase tendue des relations économiques entre la Chine et l’Union européenne. Le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, conduit parallèlement des négociations avec Pékin. Selon les desiderata de Bruxelles, sa visite en Chine est attendue avant l’échéance fixée en octobre pour obtenir des « résultats tangibles » et Wang Wentao a directement relié l’accord bulgare à cette négociation.
Devant son interlocuteur, il a critiqué le projet d’Industrial Accelerator Act (IAA), la révision du règlement européen sur la cybersécurité et l’emploi du règlement relatif aux subventions étrangères (FSR). Il a également contesté les propositions européennes portant sur la participation des investisseurs étrangers, le transfert de technologies essentielles et l’accès aux marchés publics. (Relié : Bulletin n°40, du 10 septembre «UE-Chine : octobre rouge »)
Le ministre chinois a ensuite demandé au gouvernement bulgare de jouer un rôle « positif » au sein de l’Union européenne, une formulation énoncée lors de l’entretien téléphonique entre Wang Yi et Jean-Noël Barrot, le 14 septembre (王毅同法国外长巴罗通电话 ; Déclaration du porte-parole du Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères).
Le calendrier diplomatique donne au mémorandum sino-bulgare un écho particulier : Pékin ouvre un canal bilatéral au moment où la Commission tente de fixer des conditions communes. L’accord permet de montrer qu’une coopération industrielle peut progresser avec un État membre malgré le durcissement des discussions avec Bruxelles.
La manœuvre « sub-Bruxelles »
Cette démarche chinoise relève d’une manœuvre que l’on pourrait qualifier de « sub-Bruxelles ». Pékin travaille directement avec un État membre, dans un domaine qui fait simultanément l’objet d’une négociation européenne. Le projet bilatéral reste soumis au droit de l’Union, mais ses bénéficiaires nationaux peuvent progressivement devenir favorables à des modalités plus souples.
Un projet réussi sous cette bannière pourrait ensuite être présenté comme une expérience reproductible. D’autres industriels ou gouvernements européens demanderaient des conditions comparables. Ils pourraient soutenir des exceptions sectorielles, des périodes transitoires ou la reconnaissance des accords conclus avant l’entrée en vigueur de nouvelles règles.
Pékin n’aurait donc pas besoin d’obtenir le rejet formel de la politique européenne. L’accumulation d’intérêts nationaux divergents compliquerait l’adoption de critères uniformes et leur application aux projets déjà engagés. Même si le modèle bulgare ne neutralisait pas juridiquement le futur dispositif européen, il pourrait en réduire la portée politique et son efficacité, surtout s’il était dupliqué ou imité par un ou plusieurs autres Etats membres.
Je ne formule ici qu’une hypothèse de travail car aucun premier projet n’a encore été annoncé et la Bulgarie ne s’est pas engagée contre une proposition européenne donnée. Mais le précédent hongrois doit nous alerter.
Transfert technologique ou dépendance sous licence ?
La portée industrielle réelle du dispositif, s’il est appliqué aux deux secteurs concernés, dépendra des contenus des contrats conclus. Une production implantée en Bulgarie peut créer une capacité réelle tout en laissant au fournisseur chinois la maîtrise des technologies et leur maintenance, indispensables à son fonctionnement. Et une usine peut laisser subsister une dépendance opérationnelle envers le détenteur de la technologie.
CATL, point de comparaison américain
Dans le débat américain sur la Chine, Washington applique d’abord une grille de lecture en termes de dépendance opérationnelle*. Dans le projet Ford–CAT du Michigan, Ford possède l’usine, emploie le personnel et contrôle la production tandis que CATL conserve la propriété intellectuelle de sa technologie de batteries lithium-fer-phosphate. Le groupe chinois la concède sous licence et fournit l’assistance nécessaire à son utilisation. Les autorités américaines cherchent à déterminer si cette organisation permettrait à Ford de poursuivre la production en cas de rupture avec CATL. Leur examen porte notamment sur la maîtrise des données, les mises à jour des procédés, la présence des ingénieurs chinois et la possibilité de remplacer les fournitures ou les services indispensables.
*Note : en réalité, le montage Ford–CATL fait l’objet d’un conflit entre deux appréciations de l’intérêt national. Ford et les autorités locales valorisent la possession américaine de l’usine, les emplois et la rapidité d’industrialisation tandis qu’une partie de l’administration fédérale et du Congrès examine plus particulièrement la dépendance qui subsiste envers CATL.
Relié : mon post du 7 mars 2026 sur le modèle Ford-CATL : « Négociations sino-américaines à Paris : qui contrôlera la technologie chinoise ? »
L’approche bulgare part d’un autre point. Sofia présente l’accès aux technologies chinoises comme l’un des bénéfices recherchés de l’investissement. Cette perspective privilégie l’acquisition rapide de capacités industrielles et de savoir-faire dont la Chine dispose déjà. Elle peut répondre à un besoin européen de rattrapage dans les batteries, les véhicules électriques ou les équipements énergétiques. Mais elle crée aussi une tension avec le de-risking européen : une technologie localisée peut continuer de dépendre de droits, technologies ou de décisions contrôlés par la Chine.
Les deux approches renvoient à des préoccupations de départ différentes. A Washington, on demande jusqu’où la coopération avec CATL peut aller sans créer une dépendance exploitable en cas de crise. En Europe et, en l’espèce, en Bulgarie, la question est plutôt de savoir quelles technologies un accord de coopération peut attirer et transférer.
L’UE et ses Etats membres devraient réunir ces deux grilles de lecture et d’exigence en une seule : pouvoir attirer et réellement acquérir des capacités nouvelles ET vérifier si elles peuvent fonctionner et être mises à jour indépendamment du partenaire chinois avant de conclure un accord.
8. Minerais : Pékin met ses entreprises sous « autodiscipline »
Le 10 septembre, à Tianjin, la Chambre de commerce chinoise des importateurs et exportateurs de métaux, minéraux et produits chimiques (CCCMC), deux autres associations professionnelles et près de trente entreprises ont publié l’« Initiative d’autodiscipline pour le développement durable de la coopération extérieure dans le domaine des ressources minérales » (矿产资源对外合作可持续发展自律倡议). Présentée comme le premier dispositif chinois d’autodiscipline sectorielle couvrant toute la chaîne minière extérieure, elle traite de la conformité juridique et fiscale, de la concurrence, des relations avec les communautés, des droits des salariés, des fournisseurs, de l’environnement et de la transparence.
Le texte répond à l’exposition croissante des entreprises chinoises aux suspensions administratives à l’étranger ainsi qu’aux exigences internationales de traçabilité. Il ne crée toutefois ni mécanisme de contrôle centralisé, ni procédure de sanction et reste un engagement sectoriel volontaire. Le soutien public du MOFCOM lui confère néanmoins une portée qui dépasse la seule filière minière. Cette « initiative » peut servir de matrice à une discipline transectorielle des chaînes de valeur chinoises à l’étranger, sans constituer, à ce stade, une norme extraterritoriale au sens juridique.
(4 742 signes. Mots-clés : Afrique ; minerais ; MOFCOM)
Contexte
Les entreprises minières chinoises doivent désormais répondre simultanément aux exigences des pays producteurs et aux obligations de traçabilité et de vigilance. Bien que l’Union européenne ait repoussé l’application de sa directive sur le devoir de vigilance et en ait réduit la portée, la pression réglementaire internationale n’a pas disparu. Elle continue de s’exercer par les exigences des donneurs d’ordre et les dispositifs de traçabilité.
Plusieurs affaires récentes illustrent les risques auxquels l’initiative cherche à répondre (sans qu’un lien causal direct entre chacune d’elles et la rédaction du texte puisse être établi) :
- En RDC, le litige qui a opposé CMOC à la Gécamines entre 2022 et 2023 sur l’évaluation des réserves et le paiement des redevances a conduit à la nomination d’un administrateur provisoire et à une interruption des exportations de Tenke Fungurume. L’affaire relève des risques de gouvernance contractuelle et fiscale traités par les articles 4 et 5 du document.
- En République centrafricaine, les autorités ont suspendu Daqing SARL en juin 2024. Les autorités invoquaient une exploitation illégale et des liens avec des groupes armés. Elles relevaient aussi des manquements fiscaux et l’absence de rapports d’activité. Ces griefs correspondent aux risques visés par les articles 5 et 8.
- En mars 2025, le Mali a suspendu l’octroi de nouveaux permis d’exploitation artisanale aux opérateurs étrangers après plusieurs accidents mortels. Cette décision illustre les risques de sécurité et de contrôle des filières artisanales traités par les articles 7 et 8.
- En novembre 2025, les autorités congolaises ont suspendu pour trois mois les activités de Congo Dongfang International Mining, filiale de Huayou Cobalt, après la rupture d’un bassin de rétention et le déversement d’effluents contaminés près de Lubumbashi. L’article 9 exige une gestion environnementale portant sur tout le cycle de vie, ainsi que des procédures de traitement des rejets et de réaction aux accidents.
- En février 2026, au Zimbabwe : Harare a annoncé l’interdiction des exportations de concentré de lithium à compter de janvier 2027. Les producteurs devront transformer davantage le minerai sur place. La mesure concerne directement les groupes chinois, qui ont investi environ deux milliards de dollars dans la filière depuis 2021. Elle ne sanctionne pas un manquement particulier. Elle traduit la volonté des pays producteurs de conserver une plus grande part de la valeur industrielle. L’article 6.2 de l’initiative demande précisément aux entreprises chinoises de contribuer à la transformation économique et à la montée en gamme industrielle du pays hôte. Le texte couvre ainsi la négociation sur le partage de la valeur, au-delà de la seule conformité environnementale ou sociale
Commentaire
Le soutien public du MOFCOM, en conférence de presse, poursuit plusieurs objectifs « technico-diplomatiques ».
À l’égard des pays producteurs, Pékin peut montrer qu’il reconnaît les causes les plus fréquentes de conflit avec les opérateurs chinois (fiscalité, environnement, emploi local, communautés et sous-traitance..).
À l’égard des entreprises, cette « initiative associative » envoie un signal politique. Les groupes signataires savent que leurs pratiques extérieures sont désormais évaluées à l’aune d’un référentiel publiquement approuvé par l’administration chargée du commerce extérieur.
Ouverte à la presse étrangère et destinée à être reprise hors de Chine, la conférence de presse permet aussi d’adresser le message aux gouvernements et aux investisseurs étrangers. Pékin leur indique, en creux, que les risques environnementaux, sociaux et sécuritaires de ses chaînes minières sont désormais pris en charge. Cette communication vise autant à rassurer les partenaires qu’à faire reconnaître la légitimité de ce cadre normatif face aux audits et mécanismes de vigilance élaborés à l’étranger.
Analyse
L’emploi de « 自律 » (autodiscipline) inscrit le document dans la tradition chinoise de l’autodiscipline professionnelle. Les associations sectorielles définissent une conduite commune afin de réduire les comportements qui exposent toute une filière. Bien que distincte de la discipline du Parti, cette démarche place néanmoins l’activité des entreprises chinoises à l’étranger dans un cadre disciplinaire politique plus large.
- L’article 2 rattache en effet l’initiative à la loi sur les relations extérieures. Cette seule référence rappelle que les entreprises participant aux échanges extérieurs ont, en droit chinois, la responsabilité de préserver la sécurité et les intérêts et nationaux. L’initiative ne traite donc pas seulement de réputation ESG.
- L’article 8.3 fait apparaître une seconde tension. Les entreprises sont invitées à partager certaines informations et à construire des plateformes de traçabilité. Elles doivent en même temps protéger les données, les informations commerciales et les données importantes conformément aux législations chinoise et locales. Cette double obligation peut limiter la profondeur de certains audits extérieurs ou conduire les entreprises à privilégier des dispositifs chinois de traçabilité. Le texte ne permet cependant pas d’affirmer qu’il interdit les audits internationaux ou qu’il les soumet à une autorisation de Pékin.
L’initiative doit ainsi être comprise comme une norme sectorielle volontaire, mais suivie politiquement et susceptible de préparer une coordination plus contraignante, de portée extraterritoriale, entre grands donneurs d’ordre politiques centraux.
9. Cosco : quelles ambitions internationales derrière la cotation de ses chantiers ?
Le 14 septembre 2026, le South China Morning Post rapporte que Cosco Shipping Heavy Industry a fait enregistrer son entrée dans la procédure d’accompagnement préalable à une introduction en Bourse. Cette filiale du groupe public Cosco Shipping construit, répare et transforme des navires (Cosco Shipping arm readies China IPO to capitalise on global shipbuilding wave). Elle prépare une éventuelle levée de capitaux dans un secteur porté par les commandes mondiales. L’annonce renseigne sur le moyen de financement recherché, mais laisse ouverte la question des capacités que le groupe chinois entend développer.
Quelques mois plus tôt, en mars 2026, la revue du PCC Qiushi publiait un discours de Xi Jinping consacré à l’économie maritime 习近平:推动海洋经济高质量发展. Dans ce discours prononcé en réalité le 1er juillet 2025, Xi Jinping demandait de renforcer les soutiens publics et d’encourager les investisseurs à financer l’économie maritime. La construction navale et les équipements offshore figuraient parmi les secteurs concernés. Il appelait également à maîtriser les technologies critiques et à développer les coopérations portuaires avec les pays des « routes maritimes de la soie ».
Quelques éléments de contexte
- Lorsque Xi Jinping prononce ce discours, Washington vient de viser directement les positions chinoises dans le transport maritime. Le 17 avril 2025, les États-Unis annoncent, en effet, des droits portuaires visant les propriétaires et exploitants chinois, ainsi que les opérateurs de navires construits en Chine (Action on China’s Targeting of the Maritime, Logistics, and Shipbuilding Sectors for Dominance). L’objectif affiché est de relancer leurs propres chantiers et de réduire la domination chinoise dans le secteur. Ces mesures ont été suspendues pour un an en novembre 2025, mais leur annonce avait placé la construction navale au cœur du rapport de force commercial. Pékin voit ainsi ses capacités de construction devenir un enjeu de confrontation commerciale.
- Les attaques contre les navires en mer rouge ont par ailleurs conduit de nombreux armateurs à contourner l’Afrique. Pour la Chine, ces perturbations renforcent l’intérêt de disposer de moyens de transport adaptables et de plusieurs possibilités d’acheminement. Et au même moment, l’Organisation maritime internationale (OMI : IMO approves net-zero regulations for global shipping) a approuvé un projet associant une norme sur les carburants et une tarification des émissions. Ce projet renforçait les perspectives de débouchés pour les nouvelles propulsions. Son adoption a toutefois été reportée à 2026. Il confère néanmoins à l’appel de Xi Jinping en faveur de la maîtrise technologique une portée industrielle nouvelle. (习近平对中央企业工作作出重要指示强调))
- En décembre 2025, devant les responsables des entreprises contrôlées par l’État central, le Premier ministre Li Qiang leur demande de contribuer à la maîtrise des chaînes d’approvisionnement et à la sécurité des ressources énergétiques. Ces orientations concernent l’ensemble des entreprises centrales. Pour un groupe maritime comme Cosco, elles invitent à considérer les choix de flotte et d’implantation.
( 4 095 signes. Mots-clés : Cosco ; puissance maritime)
Développements et déploiement de COSCO
Les coopérations portuaires encouragées par Pékin prennent une forme concrète sur la côte péruvienne, à Chancay. Ouvert en novembre 2024, ce port constitue un point d’appui pour les échanges entre l’Asie et l’Amérique latine. En août 2026, Cosco y recensait trois lignes intercontinentales et cinq lignes régionales : les premières assurent la traversée du Pacifique, tandis que les secondes acheminent les marchandises entre Chancay et les autres ports de la région. Une nouvelle liaison hebdomadaire avait été mise en service en juillet entre le nord du Pérou, Chancay et l’Amérique centrale. Autour du terminal se construit ainsi un réseau permettant de desservir plusieurs marchés latino-américains depuis une même escale transpacifique. (向海拓通途 携手筑繁荣——钱凯港打造中拉互联互通新标杆).
Pour faire vivre ces réseaux, il faut aussi disposer des navires adaptés, dont la construction se décide plusieurs années avant la mise en service. Dès avril 2025, Orient Overseas (International), qui appartient au groupe Cosco, avait commandé quatorze porte-conteneurs équipés de moteurs bicarburants pouvant utiliser du méthanol. Neuf doivent être construits par une filiale de Cosco et cinq par une société associée, avec des livraisons prévues entre le troisième trimestre 2028 et le troisième trimestre 2029.
Dans ses chantiers, le groupe a déjà franchi certaines étapes industrielles : en février 2026, Heavy Industry faisait état de la livraison, à Yangzhou, de porte-conteneurs de 16 000 équivalents vingt pieds à propulsion bicarburant au méthanol. À Dalian, ses équipes avaient également construit un navire de travail portuaire fonctionnant à l’ammoniac et au diesel. Selon Cosco, ce dernier a permis de tester toute la chaîne technique, depuis les équipements et leur assemblage jusqu’au fonctionnement à bord.
En remontant encore dans le temps, on retrouve une décision qui a resserré les liens entre la recherche et les chantiers du groupe. Le 1er mars 2023, Cosco a placé certains services de Heavy Industry et de l’Institut de recherche sur le transport maritime de Shanghai sous la responsabilité d’équipes communes aux deux entités. Ce rapprochement s’est prolongé dans leurs activités : elles ont présenté ensemble des projets au programme de recherche sur les navires de haute technologie du ministère chinois de l’Industrie et des Technologies de l’information (MIIT).
Dans un bilan publié en avril 2025, l’institut décrivait des travaux sur l’alimentation des moteurs en nouveaux carburants, notamment l’ammoniac, ainsi que sur les systèmes embarqués de contrôle et de gestion énergétique. Il développait aussi, avec les chantiers, des moyens permettant de passer des essais sur modèles aux expérimentations en mer, puis aux tests à bord. Le rapprochement engagé en 2023 entre la recherche et les chantiers fournit une base sur laquelle ces investissements pourraient s’appuyer.
Commentaire
Avec la cotation de Heavy Industry, des investisseurs seraient appelés à financer une capacité industrielle nouvelle dont les priorités restent fixées sous l’autorité du Parti. Le rapprochement entre la recherche et chantiers naval engagé en 2023 avait préparé ce mouvement. Les programmes documentés suggèrent notamment deux emplois possibles des capitaux : produire en série les navires au méthanol et faire progresser l’ammoniac vers des applications commerciales plus larges.
L’adaptation de navires existants constitue également un débouché possible : des motoristes proposent déjà des conversions au méthanol, susceptibles de mobiliser les compétences de Heavy Industry dans la transformation des flottes.
L’enjeu stratégique serait de soutenir l’expansion internationale de Cosco avec des navires dont une part croissante des technologies serait maîtrisée en Chine. Le réseau développé autour de Chancay illustre l’étendue géographique de cette expansion. Les commandes de navires et les travaux sur les nouvelles propulsions montrent, de leur côté, comment le groupe prépare ses futurs moyens de transport, bien que l’affectation de ces navires aux différentes lignes reste à préciser.
L’hypothèse la plus solide est donc celle d’un renforcement des chantiers et des moyens d’essais en Chine, destiné à soutenir les flottes opérant à l’étranger.
Analyse
Cosco réunit aujourd’hui, au sein d’un même groupe, les chercheurs, les chantiers et les compagnies susceptibles d’exploiter les navires. Cette organisation pourrait lui permettre de tester de nouveaux équipements sur ses propres flottes, puis de proposer des solutions éprouvées à d’autres armateurs. Le bénéfice potentiel concernerait aussi la diffusion des technologies développées dans le groupe au moment où le renouvellement des propulsions remet en jeu les positions des fournisseurs.
C’est cette trajectoire que la cotation pourrait accélérer. Le document d’offre devra permettre de déterminer si les capitaux servent cette transformation ou répondent principalement aux besoins financiers de l’activité existante.
▶ Influence et ingérences
10. 4ᵉ Forum Chine-Afrique : un partenariat dans la défense qui progresse à bas bruit
Le 17 septembre 2026, Pékin a réuni les représentants des ministères de la Défense et des armées de l'Union africaine et de 41 pays africains, ainsi que leurs ambassadeurs en poste en Chine, pour la quatrième édition du Forum Chine-Afrique de paix et de sécurité (Xinhua, 第四届中非和平安全论坛). Ce forum est un mécanisme du FOCAC, le Forum sur la coopération sino-africaine, l'enceinte qui structure depuis 2000 la relation de Pékin avec le continent. Xi Jinping en a annoncé la création le 3 septembre 2018, au sommet FOCAC de Pékin.
Généalogie
Cette année, le Forum a été colocalisé avec le 13ᵉ Forum de Xiangshan, tenu du 15 au 17 septembre au Centre international de conférences de Pékin, le ministère ayant annoncé dès le 27 août qu'il se tiendrait « en parallèle ».
La première édition s'était tenue sur une semaine pleine, du 14 au 20 juillet 2019 à Pékin et avait rassemblé près de cent hauts représentants de 50 pays africains et de l'Union africaine, dont quinze ministres de la Défense et chefs d'état-major, avec visites d'unités de l'armée de terre, de la marine et de l'armée de l'air. La troisième édition (la deuxième, en 2022, s‘est tenue en visioconférence), en août 2023, a réuni également près de 50 pays autour de la mise en œuvre de l'Initiative de sécurité globale (GSI), sous la présidence de Li Shangfu (limogé peu après).
Entre-temps, le forum s'est doté de sous-mécanismes thématiques permanents : des conférences de médecine militaire, un séminaire d'éducation militaire en septembre 2024 et une conférence des « jeunes leaders » à Nankin en juillet 2025, réunissant près de 90 officiers supérieurs de plus de quarante pays. C'est dans ces sous-mécanismes que se joue le volet le plus structurant du forum : la socialisation des élites militaires africaines.
( 3 049 signes. Mots-clés : Afrique : FOCAC ; défense ; APL )
Les quatre axes d’effort de Dong Jun.
Le ministre chinois de la défense, Dong Jun, a annoncé que l'armée chinoise entendait :
1. Renforcer la coordination stratégique avec la partie africaine,
2. Perfectionner les mécanismes d'échange de défense à tous les niveaux,
3. Approfondir la coopération régionale en matière de sécurité maritime et
4. Elever les capacités de défense dans les « domaines émergents »
Le quatrième point est la seule formulation réellement nouvelle par rapport à 2023 : dans le vocabulaire officiel chinois, les « domaines émergents » (新兴领域) recouvrent notamment les drones, le cyber, l'espace et l'intelligence artificielle.
Le même jour, Dong Jun a reçu séparément les ministres mauritanien, gabonais et somalien de la Défense, ce dernier plaidant pour une coopération renforcée en sécurité maritime.
Commentaire.
Les observateurs voient majoritairement dans cette quatrième édition une grand-messe protocolaire de plus, d'ailleurs en repli — de 50 pays à 41, d'une semaine à une journée - et pourraient conclure que le multilatéral sino-africain de défense tourne à vide.
En réalité, le plan d'action du FOCAC pour 2024-2027 comporte davantage d'engagements militaires et sécuritaires que tout plan précédent : intégration explicite dans la GSI, exercices conjoints, formation de 6 500 militaires et policiers africains d'ici septembre 2027, et coordination de défense. Le sommet FOCAC de 2024 a par ailleurs érigé l'Afrique en « zone de démonstration » de la GSI.
Cette montée en puissance capacitaire graduelle se veut programmatique et contractualisée au cas par cas, sous l'ombrelle de la GSI et autour de quatre leviers :
- une projection démonstrative de puissance, que le vocabulaire chinois rattache aux "mers lointaines" (远海), avec l'exercice Amani na Umoja d'août 2024 en Tanzanie et au Mozambique, le plus important déploiement jamais réalisé par l'Armée populaire de libération (APL) en Afrique, puis Eagles of Civilization avec l'Égypte en avril 2025, et Will for Peace au large du Cap en janvier 2026, aux côtés de la Russie et de l'Iran.
- Les ventes d'armes ensuite : la Chine est devenue le premier fournisseur d'Afrique de l'Ouest et le deuxième du continent.
- La formation des cadres militaires, qui produit un réseau d'officiers africains passés par les académies chinoises.
- Et, enfin, l'exportation du modèle policier et du « maintien de la stabilité » (维稳).
Pour ce dernier levier, Pékin place la coopération policière sous l'égide de la GSI, dont le ministère de la Sécurité publique (MSP) serait devenu le principal opérateur en Afrique, avec aujourd'hui davantage d'engagements sur le continent que le ministère de la Défense et l'APL réunis (Africa Center, China’s Military Footprint in Africa Deepens with PLA-led BRICS Naval Drills)
Analyse
La logique fondamentale qui sous-tend ces accords est interne au Parti. Puisque l'APL est l'armée du PCC et que le « maintien de la stabilité » (politique) est une catégorie de gouvernance intérieure, ce qui s'exporte est une sécurité de régime pensée en miroir de celle du Parti. Ce qui rend parfaitement cohérent, du point de vue de Pékin, un soutien aux juntes sahéliennes qui heurte, au passage, les normes de l'Union africaine.*
*Note : l'Union africaine interdit depuis 2000 les prises de pouvoir par la force, qu'elle appelle « changements anticonstitutionnels de gouvernement » (Acte constitutif, article 4(p) ; Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance de 2007). La sanction prévue est une suspension des instances de l'Union, aujourd'hui appliquée au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
11. Sociétés miroirs : de Wahaha à BelGaN, vingt ans de clonage et le virage du jumeau numérique
Le 7 septembre dernier, le parquet fédéral belge a annoncé la détention d'un ancien directeur de recherche de BelGaN (Audenarde), arrêté le 10 mai à l'aéroport de Zaventem. Il aurait dirigé en parallèle Gankool, société du Fujian financée par un fonds chinois et fabriquant les mêmes puces en nitrure de gallium. Un article du journal Le Monde semble présenter le procédé de « société miroir » comme un montage relativement récent (En Belgique, une affaire d’espionnage au profit de la Chine dans une société de semi-conducteurs). Pourtant, il suit un vieux schéma ou pattern, bien connu et documenté, dont les contentieux Danone/Wahaha, il y a vingt ans, et American Superconductor (AMSC)/Sinovel, en 2011, fournissent deux exemples d’« affaires » qui ont fait les gros titres à l’époque. La numérisation des usines, que Pékin promeut désormais à l'export, représente aujourd’hui un risque et un vecteur nouveaux. Nous devons le prendre en compte dans nos organisations.
Contexte
En 2022, BelGaN reprend le site d'ON Semiconductor à Audenarde grâce à des investisseurs chinois et hongkongais. L'entreprise se consacre aux puces en nitrure de gallium (véhicules électriques, aérospatiale, défense). Elle dépose le bilan le 31 juillet 2024 et 440 salariés perdent leur emploi. Le mécanisme belge de filtrage des investissements étrangers entre en vigueur en juillet 2023 seulement, après le rachat.
Selon le parquet, le suspect, belgo-chinois de 52 ans, « travaillait parallèlement en tant que dirigeant d'une entreprise chinoise exerçant une activité de production similaire, créée quelques mois après son entrée en fonctions et financée par un fonds d'investissement chinois ». Il est poursuivi pour espionnage, participation à une organisation criminelle et divulgation de secrets d'affaires. Il tentait d'embarquer pour Pékin.
Commentaire
Le montage supposé de BelGaN est un "mix" et une mise à jour de nombreux cas précédents connus, dont :
Danone/Wahaha. En 2006-2007, Danone, actionnaire à 51 % de la coentreprise Wahaha depuis 1996, découvre que son dirigeant, Zong Qinghou, exploite en parallèle des sociétés hors coentreprise. Elles vendent les mêmes boissons, sous la même marque. Le dispositif préfigure celui de BelGaN avec un dirigeant à double casquette, deux sociétés au produit identique, et un partenaire étranger dont l'apport finance l'apprentissage de son futur concurrent.
AMSC/Sinovel, en 2011. Le chef de l'ingénierie d'automatisation de la filiale autrichienne d'AMSC transmet à Sinovel, premier client du groupe, le code source du logiciel de contrôle des éoliennes (Département de la Justice américain). Le schéma est proche de celui de BelGaN : le détenteur du savoir-faire critique le transmet au partenaire chinois. Celui-ci produit alors lui-même ce qu'il achetait ou finançait, et l'entreprise d'origine s'effondre.
BelGaN cumule les deux schémas. Il reprend celui de Wahaha : selon le parquet, l'ancien directeur de recherche aurait dirigé à la fois l'entreprise européenne, financée par des capitaux chinois, et une société chinoise qui fabrique les mêmes puces. Il reprend celui d'AMSC : ce même homme détenait, par sa fonction, le savoir-faire critique de l'entreprise.
Vingt ans séparent Wahaha de BelGaN, mais si les cibles changent, par la force des choses, les procédés de captation restent, tout en se sophistiquant.
La récente affaire Nexperia vient transposer aux semi-conducteurs une partie de l’ancien montage de Wahaha. Le groupe chinois Wingtech détient depuis 2019 ce fabricant néerlandais de puces. Son PDG, Zhang Xuezheng, a lui-même fondé Wingtech : il siège ainsi des deux côtés, à l'image de Zong Qinghou chez Wahaha. Le 7 octobre 2025, la chambre des entreprises de la cour d'appel d'Amsterdam (Ondernemingskamer) le suspend de ses fonctions pour empêcher un transfert de technologie et de propriété intellectuelle vers la Chine.
Reliés :
- Notre bulletin n°1 qui évoquait le déclenchement de l’affaire, en octobre 2025 « Pays-Bas-Chine : Nexperia, syphonage d’actifs »
- Bulletin n°13, de janvier 2026 : « Europe-Chine : Affaire Nexperia, suite, mais pas fin »
- Bulletin n°30, de juin 2026 : « Droit, puces, électricité : comment Pékin transforme ses vulnérabilités en offres de marché »
Analyse
Aujourd’hui, le risque s’étend aux flux continus de données de fabrication et d’exploitation, dans les systèmes de pilotage de la production (ou MES, Manufacturing Execution Systems), la télémétrie des machines, les historiques de rendement, etc.). Ce flux contient surtout les réglages effectifs de l'usine, que les plans d'ingénierie ne livrent pas ce qui ouvre deux autres sous-risques : la dépendance opérationnelle et le sabotage par une porte dérobée.
Lorsqu’une plateforme logicielle ou d'intelligence artificielle qui héberge le jumeau numérique d'une usine relève d'un fournisseur soumis au droit chinois, ce flux devient accessible à distance et en temps réel. Dès lors qu’elle est déployée à l'international, ce risque devient infrastructurel pour les entreprises qui en font usage sur leur sol.
En l’occurrence, le plan sur l'internet industriel du ministère de l’industrie (MIIT) et de la Commission au développement et à la réforme (NDRC) de juin 2026 (关于推动工业互联网高质量发展的实施意见) vise « environ 5 plateformes intégrées d'influence internationale » (5个左右具有国际影响力的综合型平台), encourage le modèle « plateforme + jumeau numérique » (平台+数字孪生) et s'appuie sur les « Nouvelles routes de la soie » (BRI) pour sa diffusion extérieure.
Au final, si le facteur humain ne disparaît pas (exemple : la valeur du nitrure de gallium tient au réglages d'épitaxie et des recettes de procédé), les plateformes peuvent fournir, en parallèle, la carte mémoire complète du site de production ou de l’entité de recherche (R&D) cible.
Tout cela peut aller très vite et le cas de Nexperia illustre le coût d'une intervention tardive pour l’entreprise victime comme pour potentiellement toute la filière : Pékin a riposté par des restrictions d'exportation de composants essentiels à l'ensemble de l’automobile européenne.
↑ Retour au sommaire▶ Documentation & Agenda
◇ Documentation
- Intelligence artificielle
The Significance of Artificial Intelligence in the Strategic Competition between the US and China, le 16 septembre, par Kevin Rudd, ancien Premier ministre australien, ancien ambassadeur d’Australie aux États-Unis et président de l’Asia Society. Kevin Rudd compare les approches américaine et chinoise, en insistant sur leur fragmentation institutionnelle et leurs priorités. Il estime que les deux puissances doivent établir des garde-fous minimaux concernant les risques cyber, biologiques, financiers et militaires de l’IA. Il propose notamment un vocabulaire commun, une taxonomie des risques, des procédures de partage d’information et une ligne directe entre autorités chinoises et américaines. Son propos, toujours très clair et articulé, plaide pour la constitution urgente d’une capacité souveraine australienne en matière d’IA.
Decoding the dragon: A language-based analysis of China's vision of AI warfare (Nato Defense College, Insight 8/2026), septembre 2026, par Anselm Küsters : Directeur scientifique pour les pays nordiques et chef du département Numérique et IA au Centre for European Policy. Cette étude analyse par traitement automatique du langage (NLP/LLM) un corpus de plus de 171 000 documents chinois (2000-2025) pour décoder la stratégie d'IA militaire de la Chine. Elle montre que Pékin privilégie l'IA appliquée à la surveillance (ISR), au ciblage et à l'aide à la décision plutôt qu'aux armes létales totalement autonomes. La presse d'État (People's Daily) affiche un optimisme propagandiste croissant depuis 2023, tandis que le concept de « contrôle humain significatif » s'estompe dans le discours domestique. L'intégration opérationnelle de l'IA s'est fortement accélérée après 2020-2022, portée par la doctrine de la « guerre dissipative » (耗散战争).
Examining China's AI Financing, le 17 septembre, par Endeavour Tian et Logan Wright, associés chez Rhodium Group. En résumé, selon la note, les dépenses chinoises d’infrastructure liées à l’IA pourraient atteindre 932 milliards de yuans en 2026, puis dépasser 1 200 milliards en 2027, tout en restant très inférieures aux investissements américains.Comme leurs homologues américaines, les entreprises chinoises investissent beaucoup plus vite qu’elles ne génèrent de trésorerie : le flux de trésorerie disponible cumulé d’Alibaba, Tencent et Baidu est devenu négatif au premier semestre 2026. Mais leur financement repose principalement sur les flux internes, les augmentations de capital et les prêts bancaires, tandis que les hyperscalers américains recourent davantage aux obligations et au crédit privé. L’ expansion Les laboratoires chinois dépend donc encore fortement des marchés d’actions et des apports de capitaux. Remarque : le rapport évalue principalement la solidité de l’IA chinoise à partir de critères de marché. C’est pertinent pour mesurer la viabilité commerciale des entreprises, mais insuffisant pour évaluer une stratégie industrielle d’État.
- Europe-Chine
L’Europe doit apprendre à dire non à la Chine, le 22 septembre par Pascal Canfin, député européen français, membre de Renaissance et du groupe Renew Europe (commissions du Commerce international (INTA), de l’Environnement, du Climat et de la Sécurité alimentaire - ENVI), pour le Grand Continent. Selon l’auteur, la puissance industrielle chinoise est devenue une menace systémique pour l’industrie européenne. L’Europe aurait contribué à sa propre fragilisation par son sous-investissement productif, la financiarisation de ses entreprises et sa fragmentation politique. Elle doit maintenant reconstruire une base industrielle en investissant dans l’électrification, les batteries, les matières premières critiques, l’automatisation et les technologies à double usage. L’objectif n’est pas une rupture complète avec la Chine, mais une stratégie de réciprocité armée : conditionner l’accès au marché européen, protéger certaines filières et utiliser le marché unique comme levier de puissance. Remarque : tout cela semble connu, mais la pédagogie est aussi l’art de la répétition.
- APL, Djibouti
Extended Range: China Upgrades Its Military Base in Djibouti (Initiative Hidden Reach), le 17 septembre, par Matthew P. Funaiole, Brian Hart, Aidan Powers-Riggs et Douglas Comstock, chercheurs au Center for Strategic and International Studies (CSIS). Sur la base d'imagerie satellite commerciale récente, le CSIS montre que l'armée chinoise a considérablement modernisé sa base navale de Djibouti (sa seule base militaire officielle à l'étranger) en y ajoutant deux nouvelles installations de communication. Équipées d'antennes haute fréquence (HF/VHF/UHF), de stations SATCOM, de tours 5G et d'un radôme, ces infrastructures forment une architecture C4ISR unifiée. Elles permettent à Pékin d'assurer un commandement redondant et sécurisé avec ses navires/aéronefs au Moyen-Orient et en Afrique, tout en renforçant ses capacités de renseignement d'origine électromagnétique (SIGINT) pour surveiller les forces armées étrangères opérant dans ce point de passage maritime o combien stratégique du détroit de Bab-el-Mandeb.
◇ Dans les médias
Pharmacie : Washington envisage de préserver les licences chinoises
Selon une enquête de Reuters publiée le 18 septembre, le Trésor américain prépare des règles qui permettraient aux laboratoires des États-Unis de conclure la plupart de leurs accords de licence sur des médicaments développés en Chine. Les restrictions envisagées viseraient surtout les agents pathogènes et les biotechnologies susceptibles d’être utilisées comme armes. Le texte n’est pas finalisé et les sources de Reuters jugent improbable sa publication avant la rencontre Trump–Xi annoncée par Washington. Pfizer a plaidé auprès de l’administration pour préserver ces accords : son directeur général, Albert Bourla, estime que l’acquisition de licences sur des médicaments chinois ne présente pas, en soi, de risque pour la sécurité nationale. À l’inverse, les élus du Michigan John Moolenaar (Rep. ; du Select Committee on the CCP) et Debbie Dingell (Dem.) demandent un contrôle plus strict des investissements et des licences ; Jason Kelly, dirigeant de Ginkgo Bioworks, redoute que ces accords ne rendent l’industrie pharmaceutique américaine dépendante de l’innovation chinoise. Quels accords le Trésor considérera-t-il comme relevant effectivement de la sécurité nationale ?
UE / Véhicules Hybrides
Selon une enquête du Financial Times publiée le 17 septembre, Bruxelles aurait demandé à Pékin de limiter « volontairement » les ventes de voitures hybrides fabriquées en Chine à environ 15 % du marché européen concerné. Ces véhicules ont gagné du terrain depuis que l’UE a imposé des droits supplémentaires aux voitures entièrement électriques chinoises, sans appliquer ces mêmes droits aux hybrides. La Commission chercherait ainsi à contenir leurs importations par un accord avec Pékin, sous peine de recourir à de nouveaux droits de douane. Aucun texte européen ni mécanisme de calcul du plafond n’a été publié ; la démarche et le chiffre de 15 % reposent, à ce stade, sur l’enquête du FT
◇ Agenda
24-26 septembre, la participation du vice-président Han Zheng au débat général de la 81e Assemblée générale, au siège des Nations unies à New York. Malgré l’absence de Xi Jinping, qui a choisi de rester à Washington, le discours de Han Zheng pourrait porter quelques messages forts.
28–29 septembre, Doha, Qatar, 11e assemblée annuelle de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB), avec volets Track 1.5 associant investisseurs, entreprises et société civile. Première assemblée annuelle présidée par Zou Jiayi et le principal rendez-vous de la deuxième décennie de la Banque. L’AIIB cherchera à montrer qu’elle est une véritable institution multilatérale, et non une simple extension financière de la Chine.
◇ Conférence
25 septembre, 15h-16h, heure française : What Did Trump and Xi Agree to at the White House? | State of Play, CSIS de Washington, avec l’ambassadeur Edgard Kagan, Dr. Thomas Christensen, Dr. Scott Kennedy, et Dr. Bonny Lin, directrice du China Power project.
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