Bulletin n°46 : Pékin trace sa route vers le prochain Congrès du PCC
Vᵉ plénum du PCC ; Aéronautique : Pékin organise la gestion de ses dépendances ; Projet de rachat de JobTeaser ; UE–Chine : le Conseil européen ouvre un nouveau round de discussions ; Monténégro : le nouvel ami de la Chine ; Japon, Taïwan et la restructuration de la Sécurité Régionale
📋 Structure de ce Bulletin
- 1. [Vᵉ plénum du PCC : maintenir le contrôle du Parti sur lui-même]
- 2. [Pékin renforce ses outils financiers au service de la puissance technologique]
- 3. [Aéronautique : Pékin organise la gestion de ses dépendances]
- 4. [Projet de rachat de JobTeaser par Kanzhun]
- 5. [UE–Chine : le Conseil européen ouvre un nouveau round de discussions]
- 6. [Monténégro : le nouvel ami de la Chine]
- 7. [Chine – Japon, Taïwan et la restructuration de la Sécurité Régionale]
Edito
Le Conseil européen devait clore une séquence « Chine » en juin dernier. En réalité, il ouvre une nouvelle phase de négociations avec Pékin, qui devrait aboutir d’ici mars prochain.
Les avancées obtenues début octobre restent insuffisantes pour corriger le déséquilibre structurel des échanges. Les Vingt-Sept entendent donc poursuivre les consultations, tout en renforçant leurs moyens d’action : sauvegardes commerciales, diversification des approvisionnements et nouveaux instruments pour restreindre l’accès au marché européen. L’enjeu sera de traduire cette unité politique en décisions opérationnelles, avant que les prochaines échéances électorales ne viennent en éprouver la solidité.
Pendant ce temps, Pékin poursuit l’organisation et la gestion de ses dépendances, notamment dans l’intelligence artificielle et l’aéronautique. Pleinement entré dans sa phase d’exécution, le Quinzième plan facilite les opérations nécessaires au développement international des entreprises chinoises, tout en renforçant le suivi des technologies et des équipements concernés. En parallèle, de nouvelles facilités financières doivent soutenir les centres de recherche chinois à l’étranger. Pékin organise ainsi les conditions dans lesquelles ses entreprises pourront mobiliser ses ressources à l'international, puis en exploiter les résultats.
La semaine prochaine sera toutefois placée sous le signe du politique. Du 26 au 29 octobre, le Cinquième plénum du Comité central, consacré à la gouvernance du Parti, donnera le ton de la dernière année du troisième mandat de Xi Jinping. À l’approche du congrès de 2027, le contrôle interne et le renouvellement des cadres seront au cœur des débats. La recomposition des appareils de contrôle — au premier rang desquels la Commission centrale d’inspection de la discipline — doit permettre au pouvoir de contenir les réseaux personnels et d’assurer la stabilité du régime.
▶ Politique intérieure
1. Vᵉ plénum du PCC : maintenir le contrôle du Parti sur lui-même
Le 15 octobre, à l’approche du Vᵉ plénum du Comité central — prévu du 26 au 29 octobre et consacré à la gouvernance du Parti —, la revue théorique du PCC Qiushi a publié les principales parties d’un discours prononcé par Xi Jinping le 12 janvier devant la Commission centrale d’inspection de la discipline (CCID). Cette publication éclaire rétrospectivement certains événements clés de l’année 2026. Xi Jinping y décrit certains dispositifs qui fonctionneraient à vide, concurrencés par un entrelacs de réseaux personnels. L’appareil chargé d’en imposer l’application, la CCID, a d'ailleurs renouvelé une partie de sa direction durant l’été. (以更高标准、更实举措推进全面从严治党 ) (1 959 signes. Mots-clés : CCID ; PCC ; 5e plénum )
Trois points majeurs ressortent de ce texte :
- Le diagnostic : Le texte reconnaît que certains dispositifs « fonctionnent à vide » (制度空转) et que leur application s’affaiblit à chaque échelon. « Certains cadres s’appuient sur leurs réseaux de relations plutôt que sur l’organisation » (有的干部靠人脉不靠组织). Les circuits officiels peuvent être ainsi contournés.
- La méthode : Il souligne ensuite que : « sans action régulière, les problèmes risquent de réapparaître ; sans action prolongée, les comportements attendus deviennent difficilement naturels » (不经常抓容易出现反复,不长期抓难以形成自觉) et demande de conjuguer surveillance quotidienne et enquêtes. La permanence de la rectification doit empêcher la reconstitution des pratiques et des réseaux visés.
- L'enjeu : À l’approche du plénum, le renouvellement des équipes constitue un moment sensible. Le texte met en garde contre toute rupture décisionnelle : il faut « poursuivre jusqu’au bout une même feuille de route » (确保一张蓝图绘到底). En d’autres termes, la loyauté politique doit aussi se vérifier dans l’exécution des décisions centrales.
En plus clair :
- La hiérarchie formelle du Parti se fait trop souvent court-circuiter par la logique des réseaux interpersonnels.
- Les « rectifications » – dont les « purges » – se poursuivront, car les mauvaises habitudes reviennent sans cesse.
- Des remaniements au centre et en province sont prévus ; ils ne doivent pas compromettre la continuité du Parti-État.
Commentaire
Comme je l'ai développé dans ma récente note pour l’Institut Thomas More (les Mouches et les Tigres, fonction, pratique et dialectique de la purge dans la Chine de Xi Jinping), il est plus instructif de se pencher sur la mutation des structures et des lieux de pouvoir que sur les nominations individuelles. Ce constat prévaut d'autant plus que l’appareil de contrôle du PCC sur lui-même, la CCID, a engagé son propre renouvellement cet été..
L’enjeu de la période qui s’ouvre désormais, et ce jusqu’au XXIᵉ Congrès du Parti prévu à l’automne 2027, réside donc dans la capacité du noyau dirigeant à assurer la continuité et la stabilité du contrôle politique. Cela passe non seulement par le renouvellement des hommes, mais aussi par la recomposition des appareils civil et militaire, afin d'éviter la formation de nouveaux fiefs de pouvoir autonomes qui échapperaient au pouvoir central.
Relié : Bulletin n°38 du 26 août : « Le Parti se veut en ordre de marche pour 2027 »
2. Pékin renforce ses outils financiers au service de la puissance technologique
Le 19 octobre 2026, à Pékin, le gouverneur de la Banque populaire de Chine, Pan Gongsheng, a présenté au Financial Street Forum des mesures articulant stabilisation financière, réforme monétaire et financement de l’innovation.
Trois jeux de mesures majeurs :
Prévenir les ventes obligataires en cascade. Fin 2022, la baisse du marché obligataire avait fait perdre de la valeur à de nombreux produits de placement distribués par les banques. Les épargnants avaient demandé massivement leur remboursement, obligeant les gestionnaires à vendre davantage d’obligations. Ces ventes avaient accentué les pertes et provoqué de nouveaux retraits, déstabilisant le marché pendant plusieurs semaines. Pour interrompre ce type d’engrenage, la banque centrale prépare un instrument apportant des liquidités aux établissements concernés, sous conditions. L’objectif est de leur permettre de répondre aux demandes de remboursement sans précipiter les ventes. ( 1 649 signes. Mots-clés : banque centrale ; innovation ; R&D)
Faire évoluer les conditions de financement en yuans. Pan Gongsheng annonce que certaines grandes entreprises pourront négocier des prêts dont le taux suivrait plus directement les conditions du marché monétaire chinois. Pour les groupes étrangers qui empruntent localement afin de financer leurs activités ou leurs investissements, cette réforme pourrait modifier l’évolution de leurs charges d’intérêts et leurs besoins de couverture (hedging) contre les variations de taux.
Troisième point, financer le développement technologique chinois, y compris la recherche menée à l’étranger. Des orientations publiées le même jour par plusieurs administrations concernent Pékin–Tianjin–Hebei, Shanghai–delta du Yangzi et la Grande Baie Guangdong–Hong Kong–Macao. Elles organisent le financement des étapes reliant la recherche & développement technologique et l’industrialisation.
Le point 12 prévoit notamment de permettre aux centres de R&D, aux plateformes d’innovation et aux filiales technologiques établis à l’étranger par des entreprises chinoises d’ouvrir des comptes en devises auprès de banques en Chine :
faciliter les mouvements d’argent entre la Chine et l’étranger pour financer leurs activités de recherche (便利科技型企业科研资金跨境调拨).
Concrètement, une entreprise chinoise pourrait ainsi organiser plus facilement les transferts nécessaires au fonctionnement de son centre de R&D implanté à l’étranger. 金融支持北京等地建设国际科创中心!多部门发文.
Cette facilité pourrait renforcer la capacité des entreprises chinoises à recruter des chercheurs étrangers et à financer des coopérations scientifiques dans les pays d’accueil. Les contrats pourront ainsi attribuer aux investisseurs chinois la propriété des résultats ou les droits permettant leur exploitation industrielle. Les compétences mobilisées localement contribueraient alors, dans un cadre contractuellement organisé, aux capacités technologiques chinoises.
3. Aéronautique : Pékin organise la gestion de ses dépendances
Le 13 octobre, le ministère chinois du Commerce (MOFCOM) a soumis à consultation un projet de texte réglementaire encadrant les certificats d’exportation de certains biens à double usage employés dans l’aviation civile. Ouverte jusqu’au 13 novembre, cette consultation porte sur un dispositif encore modifiable et dont l’entrée en vigueur reste à fixer. Le projet associe simplification des opérations et suivi renforcé des flux, dans un secteur exposé aux restrictions américaines. (关于《民用航空领域相关两用物项出口凭证管理办法》公开征求意见的通知)
Le dispositif
En application du règlement de 2024 sur le contrôle des exportations de biens à double usage, le projet remplacerait le régime sectoriel de 2006. Pour certaines opérations de maintenance, de location ou de retour de matériels, les entreprises éligibles obtiendraient automatiquement un certificat électronique après enregistrement. Valable 60 jours pour un lot, il s’accompagnerait d’une identification des pièces et de rapports après exportation. Le MOFCOM pourrait suspendre les départs pendant ses vérifications et retirer le certificat ; la poursuite de l’opération nécessiterait alors une licence.
Le régime de 2006 exigeait déjà des informations sur les utilisateurs et les usages finaux ainsi qu’une conservation documentaire pendant cinq ans, et prévoyait le retrait des autorisations. Le projet modernise donc une capacité de contrôle existante dans un bras de fer sur les dépendances avec Washington. ( 2 411 signes. Mots-clés : aéronautique ; MOFCOM ; Airbus )
Commentaire : la maintenance dans le rapport de force sino-américain
Comme l’exposait notre mémo précédent « Pièces aéronautiques contre terres rares : vers un durcissement du rapport de force sino-américain ? », la sécurisation des approvisionnements aéronautiques constitue un enjeu des négociations bilatérales. Pékin avait associé l’annonce de l’achat de 200 Boeing à des garanties américaines de fourniture de moteurs et de pièces.*
Le projet de règlement chinois vise, pour sa part, à réduire les délais administratifs de certaines opérations nécessaires à l’exploitation des appareils (envoyer un moteur ou un équipement en réparation hors de Chine, ou expédier une pièce pour dépanner un avion d’une compagnie chinoise immobilisé à l’étranger). Le MOFCOM entend ainsi raccourcir le cycle d’approvisionnement des pièces.
Cette simplification pourrait contribuer à réduire l’immobilisation des avions commerciaux exploités par les compagnies chinoises, notamment leurs moyen-courriers et gros-porteurs Boeing et Airbus, ainsi que leurs appareils de fabrication chinoise équipés de moteurs occidentaux. Le parc chinois de transport commercial comptait 4 574 avions fin 2025, dont 220 de fabrication chinoise ; seuls certains moteurs et équipements à double usage seraient couverts par le dispositif.
L’efficacité de cette simplification resterait néanmoins tributaire de l’accès aux ateliers et composants étrangers, ainsi que des autorisations éventuellement requises pour réexpédier les matériels réparés vers la Chine.
Analyse : d’une dépendance à une capacité de pression potentielle
L’identification des pièces, des destinataires et des usages donnerait aussi au MOFCOM un suivi plus précis des opérations. Un moteur occidental exploité en Chine puis envoyé en révision à l’étranger pourrait ainsi bénéficier de la procédure simplifiée, sous les conditions prévues par le texte. Son identification et celle de son destinataire permettraient au MOFCOM de suivre précisément cette expédition et, le cas échéant, de la suspendre. Cette faculté pourrait constituer un moyen de pression sur les entreprises concernées.
Le texte articule ainsi un soutien à l’exploitation des appareils, un accompagnement de l’expansion internationale de la filière aéronautique chinoise avec un contrôle plus sélectif des flux. Néanmoins, sa portée semble, en l’état actuel, limitée. Pékin pourrait mieux gérer sa dépendance aux fournisseurs étrangers et peser sur certaines de leurs opérations, sans pour autant réduire cette dépendance industrielle majeure.
4. Projet de rachat de JobTeaser par Kanzhun
Le 13 octobre, Le Figaro révèle un projet de rachat de JobTeaser par le groupe chinois Kanzhun, propriétaire de BOSS Zhipin (JobTeaser, la pépite française du recrutement, racheté par un groupe chinois). La plateforme française donne accès à des viviers étudiants européens, dont ceux de l’École polytechnique et de l’École nationale supérieure de techniques avancées (ENSTA). Son outil TalentMatch analyse déjà les profils et l’activité des candidats. Kanzhun reconnaît dans son rapport annuel pouvoir être contraint de communiquer des données personnelles aux autorités chinoises, notamment pour la sécurité nationale. L’opération appelle par conséquent un examen des données, de leur gouvernance après acquisition et de son éventuelle soumission au contrôle des investissements étrangers (IEF).(7 132 signes. Mots-clés : BOSS Zhipin ; ENSTA ; Minarm ; DGA ; IEF)
JobTeaser utilise l’IA pour recruter et mobilise des experts pour entraîner les modèles
TalentMatch rapproche les offres et les profils selon l’école, le diplôme et l’expérience. JobTeaser précise que l’outil analyse aussi l’activité des candidats sur sa plateforme et permet leur approche directe. Une autre activité, JT AI Labs, recrute des experts de niveau master ou doctorat et des professionnels pour résoudre des problèmes, évaluer des raisonnements ou examiner du code au bénéfice de laboratoires d’intelligence artificielle.
JobTeaser propose également aux recruteurs un outil d’intelligence artificielle, TalentMatch, qui les aide à identifier les candidats correspondant à leurs besoins. À partir d’une offre d’emploi, cet outil recherche les profils pertinents en tenant compte de l’école, du diplôme et de l’expérience. Il analyse aussi l’activité des candidats sur la plateforme. Le recruteur peut ainsi repérer une personne et la contacter directement, avant même qu’elle ait postulé.
JobTeaser a par ailleurs développé JT AI Labs, une activité qui met l’expertise de personnes qualifiées au service de l’entraînement et de l’évaluation de modèles d’intelligence artificielle. Elle recrute des étudiants de niveau master, des doctorants et des professionnels pour réaliser des missions rémunérées dans leur domaine de compétence. Selon les projets, ces missions consistent à résoudre un problème complexe, à vérifier un raisonnement ou à examiner du code informatique.
Au sujet de Kanzhun
Kanzhun Limited est immatriculée aux îles Caïmans et cotée au Nasdaq et à Hong Kong. Le tableau d’actionnariat au 28 février 2026 attribue au fondateur Zhao Peng 13,8 % du capital et 61,4 % des voix via Techwolf Limited. Ci-dessous, l’organigramme de l’écosystème
Sa direction (DAF) a évoqué, le 25 août dernier, des investissements dans « des villes asiatiques et européennes » annonçant ainsi une expansion internationale du groupe. Il dispose à Hong Kong de Zhipin Technology HK Limited, créée en 2023, et de la plateforme OfferToday.
Commentaire
Diplômé en droit de l’Université de Pékin (Beida), Zhao Peng, le fondateur de Kanzhun, a exercé des responsabilités à la tête de l’association des étudiants. Un portrait publié par l’université en 2008 décrit son recrutement direct au Comité central de la Ligue de la jeunesse communiste, puis environ onze ans dans cet appareil. Il participe à la préparation de l’Association des jeunes volontaires et à ses activités, avant de rejoindre Zhaopin en 2005.
Son parcours rappelle celui de… Li Keqiang, l’ancien PM chinois, décédé en 2023 : licence de droit à Beida, responsabilités étudiantes, puis direction de la Ligue à l’université et au niveau central. Li Keqiang dirige la Ligue de 1993 à 1998, au début du passage de Zhao Peng dans cet appareil.
Le 5 juillet 2021, le Bureau de la revue de cybersécurité ouvre un examen de BOSS Zhipin pour prévenir les risques pesant sur la sécurité des données nationales et préserver la sécurité nationale. Les nouvelles inscriptions sont suspendues pendant la revue. L’entreprise annonce leur reprise le 29 juin 2022, après « rectifications ».
Le rapport annuel 2025 de BOSS Zhipin précise, dans la section consacrée aux risques sur les données personnelles : « Nous pourrions être tenus de communiquer certaines informations personnelles aux autorités chinoises, notamment pour préserver la sécurité nationale » et mentionne des sanctions possibles en cas de non-respect.
ENCART Structure du groupe et opération projetée
Précisions :
- la holding aux Caïmans détient les filiales de la chaîne internationale.
- Le sigle WFOE désigne la filiale chinoise entièrement détenue par des capitaux étrangers.
- Le véhicule qui porterait l’acquisition de JobTeaser reste à identifier. Les pourcentages d’actionnariat sont datés du 28 février 2026.

(Source : Kanzhun, rapport annuel 2025, historique, organigramme et actionnariat : ).
Analyse des risques*
JobTeaser déclare héberger les données de ses étudiants dans l’Union européenne, sur Amazon Web Services en Irlande, avec des clés cryptographiques gérées extérieurement par Thales. JobTeaser affirme aussi utiliser des données anonymisées et des audits de biais pour TalentMatch. Ce dispositif s’applique aujourd’hui, avant l’acquisition. Sa continuité et sa portée opérationnelle devront être vérifiées après tout changement de contrôle.
Le risque principal réside dans l’exploitation agrégée de données de carrière. Selon les informations effectivement détenues, une plateforme peut identifier les étudiants d’une spécialité, leurs stages et leurs orientations professionnelles. Pour les filières liées à la défense, ces rapprochements peuvent aider à repérer de futurs collaborateurs, des relations avec des laboratoires ou des besoins de recrutement. TalentMatch fournit déjà des fonctions de recherche et d’approche qui rendent ce scénario plausible.
La formation de Zhao Peng dans l’appareil central éclaire sa connaissance des organisations et de la mobilisation de la jeunesse. Son passage au recrutement, puis aux plateformes algorithmiques, présente une continuité de compétences dans l’identification et l’orientation des personnes. Cette dimension du parcours de l’intéressé doit, en soi, rehausser le niveau d’attention voire d’alerte.
D’autant que Kanzhun reconnait explicitement son exposition aux éventuelles demandes des autorités chinoises, nécessitant d’examiner le périmètre des informations auquel ses entités et ses personnels auraient accès après acquisition.
Par ailleurs, si un hébergement en Europe protège la localisation des données, une protection effective dépend aussi des comptes administrateurs et des interfaces. Un accès à distance depuis un pays tiers, par une entité juridiquement distincte, peut constituer un transfert international au sens du Règlement général sur la protection des données (RGPD).
Autre risque majeur, l’approche ciblée de profils spécialisés. Les informations de carrière peuvent permettre de repérer une personne pour ses compétences, puis de la solliciter par une offre d’emploi ou une mission rémunérée. Ces contacts pourraient servir à obtenir des informations sur ses travaux ou ceux de son employeur.
L’intégration éventuelle d’un agent d’intelligence artificielle appelle aussi un examen technique. Nanbeige, l’équipe de modèles de langage de BOSS Zhipin, développe notamment Nanbeige4.2-3B. Ce modèle peut être configuré pour appeler des outils et exécuter des tâches, dans la limite des permissions accordées.
Son éventuelle intégration à JobTeaser conduirait donc à vérifier les données qu’il pourrait consulter et les actions qu’il serait autorisé à réaliser. Pour les établissements utilisateurs, notamment Polytechnique et l’ENSTA, cet examen devrait aussi porter sur les connexions entre JobTeaser et leurs systèmes informatiques. Il faudrait préciser les informations transmises lors de l’authentification des étudiants et vérifier que les droits accordés restent limités à ses fonctions de carrière et de recrutement.
Quelques recommandations avant la finalisation de l'accord*
- Activer le contrôle des investissements étrangers : saisir la Direction générale du Trésor pour déterminer si le rachat touche à des activités sensibles ou stratégiques.
- Fixer une gouvernance des données : associer les délégués à la protection des données (DPO), la CNIL, et identifier précisément les personnes habilitées à accéder aux informations depuis l'étranger.
- Mener un audit technique complet : vérifier les accès, le chiffrement, et garantir que les contributions produites pour les modèles d'IA ne soient pas détournées.
- Protéger les écoles de défense : associer la DRSD pour prévoir des mesures ad hoc vis-à-vis des élèves des filières sensibles de la plateforme.
- Anticiper l'intégration des intelligences artificielles : évaluer la conformité des outils comme TalentMatch ou Nanbeige face à la nouvelle réglementation européenne sur l'IA (AI Act).
- Encadrer le risque d'injonction étrangère : définir une procédure de réponse aux demandes de communication de données en faisant intervenir le SISSE et en appliquant la loi de blocage.
*Ceci est une analyse ou lecture « politique » des faits observés. Pour une appréciation juridique et réglementaire de ce projet de rachat, se rapprocher de professionnels du droit, ou des services de l’Etat.
▶ Politique extérieure
5. UE–Chine : le Conseil européen ouvre un nouveau round de discussions
Le 16 octobre 2026, à Bruxelles, à l’issue du Conseil européen, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé la préparation de nouveaux instruments, notamment un outil de diversification des approvisionnements et un mécanisme de solidarité face aux pressions extérieures. Ces annonces prolongent les consultations commerciales menées à Pékin les 8 et 9 octobre, dont les résultats sont jugés insuffisants par les Vingt-Sept pour corriger le déséquilibre structurel des échanges.
Conclusions du Conseil européen
Le point 12 de ces conclusions invite notamment la Commission à renforcer d’urgence la boîte à outils de l’Union pour répondre aux déséquilibres macroéconomiques mondiaux (Réunion du Conseil européen - EUCO 14/26).
Le Conseil européen a fait le point sur les déséquilibres macroéconomiques mondiaux, et invite la Commission à continuer de participer à des dialogues axés sur les résultats, à faire un usage efficace des instruments de l'UE et à renforcer d'urgence la boîte à outils de l'UE au moyen de nouveaux instruments afin de mieux remédier à ces déséquilibres.
Lors d'une conférence de presse tenue à l'issue du sommet, le 16, Mme von der Leyen a déclaré que l'accord conclu avec la Chine ne permettrait pas de remédier au déséquilibre structurel et a annoncé la poursuite d’un processus reposant sur « trois piliers » :
Un autre sujet au cœur de notre compétitivité est celui des déséquilibres commerciaux. Nous nous sommes concentrés sur les relations économiques et commerciales entre l’Union européenne et la Chine, notamment sur ces déséquilibres, et les dirigeants font preuve d’une unité remarquable sur cette question. Nous reconnaissons tous que la Chine est un partenaire commercial important pour l’Union européenne. Nous voulons que ce partenariat soit équitable, équilibré et mutuellement bénéfique. Cela exige toutefois un rééquilibrage substantiel et rapide. En 2025, notre déficit commercial avec la Chine atteignait un milliard d’euros par jour. En 2026, il sera encore plus élevé. Ce déséquilibre est structurel et insoutenable. Nous convenons tous que cette situation ne peut pas durer.
Nous devons agir selon trois piliers distincts. Premièrement, par le dialogue. Mais le dialogue doit produire des résultats. Les consultations de Pékin ont permis de premières avancées : pour la première fois, la Chine a accepté de modérer ses exportations de véhicules hybrides ; plusieurs exportations industrielles et agroalimentaires européennes bénéficieront d’un meilleur accès au marché ; les contrôles à l’exportation seront plus prévisibles, en particulier pour les terres rares et les aimants.
Cependant, des progrès dans un seul secteur, celui des véhicules électriques et hybrides, ne peuvent pas corriger un déséquilibre structurel. C’est pourquoi nous devons également agir au titre du deuxième pilier, en utilisant les instruments commerciaux dont nous disposons. Les dirigeants ont clairement soutenu cette démarche. Nos industriels ont appelé à agir. Nous les avons entendus et nous répondrons, notamment par des mesures de sauvegarde supplémentaires.
Troisièmement, nous travaillerons à de nouveaux instruments pour remédier aux déséquilibres structurels. Le principe sous-jacent est simple : mettre fin aux dépendances à l’égard d’un fournisseur unique. En décembre, la Commission présentera DiversifyEU*. Cet instrument ne ciblera aucun pays en particulier et permettra aux entreprises de réduire plus rapidement leurs dépendances à risque.
Nous proposerons également un mécanisme de solidarité. Il précisera les mesures que nous pouvons prendre lorsque l’un d’entre nous subit une coercition ou des représailles. En nous appuyant sur le document franco-allemand, que j’ai vivement salué, nous élaborerons aussi un nouvel instrument permettant d’agir résolument en restreignant l’accès au marché unique, rapidement et avec effet immédiat, lorsque l’intérêt de l’Union le justifie.
Mais je tiens à être claire : ces nouveaux outils ne sauraient se substituer à la pleine utilisation des instruments existants. Nous devons mobiliser pleinement ces derniers, selon les besoins propres à chaque situation. Dans la poursuite de cette démarche, l’unité européenne demeure essentielle, et ce Conseil européen l’a clairement démontré.
*en gras, italique, surlignés par moi
( 3 217 signes. Mots-clés : Conseil européen ; MOFCOM ; chimie ; plastiques ; Ursula Von der Leyen ; DiversifyEU)
- Au sujet de Diversify EU, lire le Call of Evidence, du 29 septembre dernier
Les secteurs concernés
Emmanuel Macron a cité la chimie, les plastiques et les ferroalliages parmi les secteurs appelant une action européenne. Les machines sont également évoquées dans la presse comme une priorité possible de nouvelles sauvegardes. Mais si Ursula von der Leyen a annoncé le principe de l’extension de ces mesures à d’autres secteurs. Les sources officielles citées ne précisent toutefois ni la liste complète des secteurs concernés ni le périmètre des mesures envisagées..
Dans la chimie, selon un rapport du Conseil européen de l’industrie chimique publié peu avant le sommet européen, la production chimique de l’Union a reculé de 2 % entre janvier et juillet 2026, par rapport à la même période de 2025. Elle reste inférieure de 11,7 % à sa moyenne sur la période 2014–2019. La production de polymères a diminué de 6,6 %. Le déficit commercial en volume avec la Chine s’est creusé de 1,5 million de tonnes, alors que les importations chimiques totales de l’Union diminuaient.
Le 16 octobre, la réponse du ministère chinois du Commerce (MOFCOM) ne s’est pas faite attendre. Le ministère conteste la stratégie de pression européenne :
Question : Selon les médias, l’Union européenne estime que les pressions qu’elle a exercées sur la Chine lors des négociations sur les véhicules hybrides ont porté leurs fruits et envisage d’imposer des restrictions dans d’autres secteurs. Le sommet européen qui s’est tenu récemment a proposé une approche « à deux volets » à l’égard de la Chine : tout en poursuivant des négociations intensives, l’Union européenne renforcera les restrictions à l’encontre de la Chine, allant jusqu’à recourir à des mesures « anti-coercition ». Quel est le commentaire de la Chine à ce sujet ?
Réponse du porte-parole : La Chine a pris connaissance de ces informations. L’entente sur les hybrides, conclue selon les trois principes convenus — respect des règles de l’Organisation mondiale du commerce, fondement factuel et non-discrimination — est réciproque et mutuellement bénéfique. Elle préserve les intérêts concrets des entreprises chinoises, répond aux préoccupations européennes et évite une escalade des frictions commerciales. L’affirmation selon laquelle « la pression européenne a porté ses fruits » est sans fondement.
Les consultations économiques et commerciales sino-européennes visent à régler les différends par le dialogue et la concertation, en tenant compte des préoccupations réciproques. Chaque partie doit manifester sa sincérité pour résoudre les problèmes. L’Europe ne doit pas s’imaginer obtenir des avantages par la pression, ni sous-estimer la détermination et la capacité chinoises à défendre leurs intérêts. Nous l’exhortons à faire un pas vers la Chine et à favoriser des relations économiques et commerciales saines et stables.
Commentaire
Pékin a bien intégré les « trois piliers » du processus engagé par la Commission, appuyé publiquement par sa présidente, qui peine, selon lui, à dissimuler un jeu futile de la carotte (des consultations) et du bâton (des instruments et des outils de sauvegarde).
Pékin semble surtout prendre acte d’un durcissement des 27 et craindre que ce processus ne vienne freiner trop rapidement et brutalement ses exportations et projets en cours.
Analyse : fenêtre d’opportunité
Le calendrier politique européen donne à cette négociation une urgence particulière. Les élections espagnoles de novembre 2026, puis les scrutins français, italiens et polonais de 2027 pourraient modifier les équilibres sur lesquels repose l’unité actuelle des Vingt-Sept. Cette perspective renforce l’intérêt d’avancer rapidement dans les consultations avec Pékin et de traduire les orientations communes en instruments opérationnels.
↑ Retour au sommaire6. Monténégro : le nouvel ami de la Chine
Le 18 octobre, six jours après une nouvelle avancée des négociations d’adhésion du Monténégro à l’UE, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a effectué une visite de 2 jours, les 17 et 18 octobre, notamment à Podgorica et à Cetinje, la première d’un chef de la diplomatie chinoise depuis l’indépendance du pays, en 2006. Wang Yi a exprimé le souhait que le Monténégro devienne un « nouvel ami » de Pékin au sein de l’Union européenne après son adhésion. La coopération bilatérale repose notamment sur d’importants projets d’infrastructures et s’inscrivent dans une relation économique dont les modalités évoluent avec l’alignement du Monténégro sur les exigences européennes. (王毅同黑山副总理兼外长伊布拉希莫维奇会谈)
Lors de son entretien du 18 octobre avec le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères Ervin Ibrahimović, Wang Yi a exprimé l’espoir que le Monténégro devienne « un nouvel ami » (又一个新朋友) de la Chine au sein de l’Union européenne. Le compte rendu monténégrin reprend cette perspective, tout en insistant sur les standards européens et les obligations liées au processus d’adhésion. La visite des 17 et 18 octobre coïncide aussi avec les vingt ans de relations diplomatiques entre les deux pays. (5 936 signes. Mots-clés : infrastructures ; Parlement européen ; Balkans occidentaux)
Contexte
Le 12 octobre, à Luxembourg, l’Union européenne et le Monténégro ont clos provisoirement trois nouveaux chapitres de leurs négociations d’adhésion (portant le total à 21 sur 33).
Ces chapitres regroupent les domaines dans lesquels le pays candidat doit reprendre les règles et obligations européennes. Cet alignement progressif engendre un changement concret et palpable pour les visiteurs chinois au Monténégro. Une modification du régime des visas, adoptée le 23 juillet, rétablit une obligation de visa à compter du 1er novembre pour les ressortissants de plusieurs pays, dont la Chine. Le gouvernement monténégrin présente cette décision comme l’exécution d’une exigence du processus d’adhésion. Les modalités de déplacement et les visas ont été abordés pendant la visite de Wang Yi, notamment dans la perspective de développer le tourisme entre les deux pays.
Les infrastructures routières constituent le volet le plus concret des échanges.
Les autorités monténégrines mettent en avant trois projets emblématiques : le premier tronçon de l’autoroute Bar–Boljare, entre Smokovac et Mateševo, construit par une entreprise chinoise ; le deuxième, entre Mateševo et Andrijevica, attribué à un consortium chinois et la restauration du pont de Đurđevića Tara, soutenue par un don de Pékin. Le président Jakov Milatović souligne toutefois que la participation chinoise passe désormais aussi par des appels d’offres internationaux. Le deuxième tronçon autoroutier bénéficie ainsi d’une subvention européenne et d’un prêt de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Les entreprises chinoises conservent ainsi une place dans les grands chantiers du pays, avec des financements et des procédures de sélection davantage soumis aux exigences européennes.
Commentaire
Pékin entend sécuriser ses positions économiques par une relation politique durable avec un futur membre de l’Union européenne, les projets dans les infrastructures inscrivant les relations sur le long terme. Pour Pékin, la perspective d’adhésion représente un enjeu de continuité des acquis, mais aussi d’adaptation à mesure de l’internalisation des règles et normes européennes.
En effet, la réduction des dépendances envers la Chine constitue déjà un objectif politique européen affiché. Dans sa résolution du 18 juin 2025 sur le Monténégro, le Parlement européen relève que la dette envers des institutions et entreprises étrangères peut servir à influencer les décisions politiques du pays. Il invite les autorités à « réduire davantage la dépendance économique à l’égard de la Chine » et à continuer de mobiliser les instruments européens pour diversifier le financement des infrastructures. Il demande aussi davantage de transparence et de mise en concurrence. Cette préoccupation figurait déjà dans sa résolution du 18 octobre 2023.
(le Parlement) prend acte de l’accroissement de la dette publique du Monténégro à l’égard d’entreprises et d’institutions financières étrangères, qui peut servir d’outil pour influencer ses décisions de politique étrangère, notamment celles qui concernent la Chine; constate l’intérêt accru porté par la Chine aux investissements dans les Balkans occidentaux et les projets d’infrastructures de transport au Monténégro dans le cadre de ses nouvelles routes de la soie; prend acte avec inquiétude de la signature d’un mémorandum d’entente avec un consortium chinois pour la construction d’une autoroute reliant Budva et Tivat, en gardant à l’esprit l’endettement existant du Monténégro vis-à-vis de la Chine, à savoir un prêt d’un milliard de dollars utilisé pour la construction de l’autoroute entre Bar et Boljare; invite les autorités à réduire leur dépendance économique à l’égard de la Chine et salue les efforts déployés récemment pour réduire ces vulnérabilités budgétaires; demande au Monténégro de continuer à faire usage du plan économique et d’investissement pour les Balkans occidentaux et de la stratégie «Global Gateway» de l’Union pour trouver des solutions de remplacement plus transparentes et écologiques pour le financement de projets d’infrastructure; Résolution du Parlement européen du 18 octobre 2023
Mais l’économie ne fait pas tout. Dans son paragraphe 10, la résolution du Parlement européen exprime sa préoccupation face aux ingérences provenant notamment de Russie, de Chine et de Serbie visant à présenter l’Union comme un partenaire peu fiable et peu engagé, et ainsi compromettre les progrès du Monténégro dans son processus d’adhésion.
demeure vivement préoccupé par les actes d’ingérence étrangère malveillante, les efforts de déstabilisation, les menaces hybrides et les campagnes de désinformation de la part d’acteurs étrangers au Monténégro, qui présentent l’Union comme un partenaire peu fiable et peu impliqué et qui sapent les progrès du Monténégro sur la voie européenne, en particulier en provenance de Russie, de Chine et de Serbie (même résolution, paragraphe10)
À cette orientation du Parlement s’ajoutent les exigences évaluées par la Commission dans le suivi de l’adhésion. Son rapport du 4 novembre 2025 qualifie l’alignement des visas de critère de clôture du chapitre consacré à la justice, à la liberté et à la sécurité. Dans le numérique, il demande l’application du dispositif européen de sécurité des réseaux mobiles de cinquième génération (5G) : évaluation des fournisseurs et restrictions ou exclusions appropriées pour ceux présentant un risque élevé. Enfin, il demande l’alignement sur les règles européennes de filtrage des investissements étrangers. (Commission européenne, Montenegro 2025 Report, pages 60, 82 et 99)
Analyse
Le rapprochement européen transforme l’équilibre de la relation bilatérale. Il réduit l’espace politique dont Pékin a bénéficié pendant des années et vient contraindre les coopérations technologiques ainsi que certaines modalités du volet des « échanges humains », autant que les conditions d’accès aux marchés.
Dans cette perspective, Wang Yi est venu en pompier au Monténégro. Sa démarche est aussi préventive : identifier les positions que Pékin pourra conserver, celles qui pourraient être remises en question, mais aussi les nouveaux leviers susceptibles de préserver son influence sur les autorités monténégrines.
L’expérience hongroise rappelle la fragilité des arrangements fondés sur une relation politique privilégiée. Le 11 février 2026, à Budapest, Wang Yi appelait encore le gouvernement de Viktor Orbán à « contribuer activement au développement des relations sino-européennes ». Après sa victoire aux élections du 12 avril, Péter Magyar a annoncé le réexamen des investissements chinois au regard des normes hongroises et européennes et de leur contribution à l’économie nationale.
Le 20 juillet dernier, le gouvernement hongrois a annoncé une enquête sur les décisions, négociations et engagements publics associés à l’investissement du constructeur chinois BYD négocié sous le gouvernement précédent.
7. Chine – Japon, Taïwan et la restructuration de la Sécurité Régionale
Le 16 octobre, à New York, le représentant chinois au désarmement, Li Chijiang, a lié la contestation du parapluie nucléaire américain — dénonçant explicitement les arrangements de dissuasion élargie et de partage nucléaire — à une mise en garde ciblée contre le Japon. Devant la Première Commission de l'Assemblée générale des Nations unies, le diplomate chinois a appelé à « renforcer la vigilance et encadrer strictement » les pays tentés de réviser leurs engagements non nucléaires. Cette offensive prolonge le durcissement observé depuis les déclarations de la Première ministre Sanae Takaichi, qui présentait une crise dans le détroit de Taïwan comme une menace existentielle pour l'archipel (cf. notre mémo « «) Alors que Tokyo prépare la révision de ses trois documents* de sécurité d'ici la fin de l'année, la pression exercée par Pékin se constate désormais à tous les niveaux — subnational, international et multilatéral.
( 5 964 signes. Mots-clés : Sanae Takaichi ; Takeshi Iwaya ; PLD ; CICA ; TNP)
Isoler la ligne Takaichi sans Rompre avec le PLD
Pékin adapte sa dialectique pour éviter un blocage irréversible avec l'ensemble de l'appareil politique japonais. La rhétorique officielle s'en prend directement à la Première ministre Sanae Takaichi, accusée de menacer la stabilité régionale, tout en posant la « correction des paroles et actes erronés » (纠正错误言行) comme un préalable incontournable.
Dans le même temps Pékin ménage l'aile modérée du Parti libéral-démocrate (PLD), le « bon PLD ». L'entretien accordé le 29 septembre 2026 à Pékin par le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi à Takeshi Iwaya, député du PLD, ancien ministre des Affaires étrangères et nouveau président de l'Association japonaise pour la promotion du commerce international (JAPIT), illustre cette diplomatie sélective. Lors de cet échange, Wang Yi a rendu un hommage appuyé à la mémoire de son prédécesseur à la tête de la JAPIT, l'ancien président de la Chambre des représentants Yōhei Kōno, le qualifiant de « homme politique de conscience ayant su affronter le passé sombre du Japon ». Pékin cherche ainsi à valoriser l'héritage de l'aile modérée du PLD pour construire une alternative politique acceptable dans la perspective de l'après-Takaichi et préserver des canaux de négociation opérationnels.
Pour creuser l'écart entre l'exécutif et la population, la diplomatie chinoise instrumentalise le sentiment antimilitariste local. Pékin met en avant le soutien de 82 assemblées locales (dont Hiroshima et Nagasaki) au maintien strict des Trois Principes Non Nucléaires, s'appuyant sur une étude d’opinion japonaise, relayée par CGTN, montrant qu'une large majorité des Japonais refuse le partage nucléaire.
Une pression internationale multi-fronts
Pékin s'emploie à ceinturer le Japon en mobilisant ses partenariats et les enceintes régionales. Avec la Russie, en réaction à la polémique entourant la présence russe dans les Kouriles du Sud, Pékin a explicitement exigé du Japon le respect des acquis de 1945 et des déclarations du Caire et de Potsdam. Pékin applique ici au différend russo-japonais la même grille de lecture historique qu'à propos de Taïwan.
À l'ONU, Pékin réactive la rhétorique des « Enemy State Clauses » (Articles 53, 77 et 107 de la Charte) pour présenter toute tentative de réarmement japonais ou d'aménagement constitutionnel comme une rupture illégale de l'ordre international d'après-guerre.
Et lors du VIIᵉ sommet de la Conférence pour l'interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA), tenu à Bakou le 15 octobre 2026, le rappel systématique de la déclaration ministérielle du 25 septembre 2025 sur la victoire de la Seconde Guerre mondiale a permis à Pékin d'entretenir un corpus documentaire multilatéral visant à criminaliser la réorientation stratégique de Tokyo auprès des pays du Sud global et d'Asie centrale * (cf. Mémo sur le CICA et les initiatives globales infra)
Commentaire
S'adressant ainsi à Washington, Pékin cherche à déplacer la position américaine du classique « ne soutient pas » vers un « s'oppose à » l'indépendance de Taïwan. Si Washington fait un pas dans cette direction pour éviter une escalade ou dans l’optique de gains diplomatiques futurs, le Japon risque de se retrouver dans la position de l'allié le plus exposé sur Taïwan.
La révision prévue d'ici la fin de l'année 2026 de la Stratégie de sécurité nationale constitue un point de fixation pour Pékin. Les débats japonais portant sur l'assouplissement de la clause de « non-introduction » d'armes nucléaires ou l'opportunité d'étudier la propulsion nucléaire navale sont immédiatement saisis par Pékin pour accuser Tokyo de vouloir démanteler le régime du TNP.
Dans ce contexte, l'intervention du représentant chinois Li Chijiang à l’ONU marque un durcissement contre la dissuasion élargie et le partage nucléaire américain. En associant cette dénonciation aux « quatre Initiatives globales » de Xi Jinping (sur la sécurité, le développement, la civilisation et la gouvernance) la Chine tente de faire reconnaître par la communauté internationale que les arrangements de sécurité de l'alliance américaine constituent en eux-mêmes un facteur d'instabilité et de prolifération.
Analyse : Quel End Game de Pékin ?
L'objectif ultime de Pékin n'est pas de provoquer un basculement idéologique du Japon, perçu comme durablement ancré dans le camp occidental, mais d'obtenir sa neutralisation politique, diplomatique et opérationnelle en cas de crise dans le détroit de Taïwan.
En réaction aux déclarations japonaises de novembre 2025 qualifiant une crise à Taïwan de « menace pour la survie du Japon » (ouvrant la voie à la légitime défense collective), Pékin veut garantir qu'au moment décisif, l'exécutif japonais renonce à engager ses forces ou à laisser les forces américaines utiliser librement leurs bases situées sur le sol japonais (notamment à Okinawa).
Même s'il ne parvient pas à neutraliser totalement Tokyo, Pékin poursuit et poursuivra des objectifs intermédiaires très concrets. J’en vois trois majeurs :
- Gagner du temps : Ralentir les décisions budgétaires, le déploiement d'infrastructures militaires dans les îles du Sud-Ouest et les projets de révisons stratégiques afin de préserver son propre calendrier d'accumulation de puissance (build-up).
- Contrer le rôle du Japon comme pôle de sécurité régional : Tokyo cherche à devenir un pivot liant les partenaires régionaux (Philippines, Australie, Asie du Sud-Est) et compensant les éventuelles hésitations américaines. La campagne chinoise vise à renchérir le coût politique et diplomatique de toute coopération sécuritaire avec Tokyo pour ces pays tiers.
- Imposer un droit de regard sur la gouvernance régionale : En liant Taïwan, le TNP et l'héritage de 1945, Pékin cherche à fixer les limites de ce qui est diplomatiquement et moralement acceptable pour une puissance asiatique.
La campagne d'ostracisation menée par Pékin contre le Japon ne relève pas d'une réaction émotionnelle. Il s’agit d'un calcul de containment par étapes et multi-dimensionnel.
En agissant simultanément sur la politique intérieure japonaise, sur la relation Washington-Tokyo, sur les frontières géopolitiques régionales et sur le droit international à l'ONU, la Chine cherche à paralyser la capacité d'action du Japon.
Et faute de pouvoir réorienter Tokyo, Pékin entend s'assurer que l'intégration du Japon dans la défense de Taïwan devienne un engrenage trop lourd, trop lent et trop coûteux à assumer pour ses dirigeants comme pour ses alliés.
▶ Influence et ingérences
8. Formation professionnelle : Pékin prépare le terrain pour ses entreprises
Le 17 octobre, à Tianjin, la Chine a présenté le « Cadre mondial de normes pour l’enseignement technique et professionnel » (世界职业技术教育标准框架), également appelé « Accord de Pékin ». Le ministère chinois de l’Éducation revendique l’approbation de 45 pays, dont la liste complète n’a pas été rendue publique. Pékin entend faire de ce cadre un levier de reconnaissance internationale de ses standards de formation et de soutien au développement de ses industries à l’étranger. (世界职业技术教育标准框架》发布系我国牵头推动研制形成的首个国际职业教育标准)
L’accord encourage notamment la formation continue, la coopération entre établissements et entreprises et l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’enseignement. Sa mise en œuvre repose sur une « participation volontaire » et sur des protocoles de coopération « adaptés aux pays ou aux secteurs concernés ».
Toutefois, cette conférence, organisée et pilotée par le ministère de l’Éducation et la municipalité de Tianjin, appelle à une phase plus concrète du pilotage sur les standards du secteur, notamment sur les référentiels de spécialité, les programmes et la formation pratique, ainsi que sur la certification. Ces orientations disposent déjà d’instruments déployés à l’étranger: les « ateliers Luban » (鲁班工坊), centres de formation créés à l’étranger par des établissements chinois et leurs partenaires locaux. (2 596 signes. Mots-clés : l’Initiative de Tianjin ; normes nationales ; Biélorussie)
Quatre normes nationales chinoises (cf. tableau infra) ont été présentées pendant la conférence. Elles attribuent aux établissements chinois la direction de la conception des cursus et des contenus théoriques, tandis que le partenaire local étudie les besoins locaux et « assure l’adaptation culturelle »
Les équipements pédagogiques devraient prendre pour référence ceux utilisés dans les secteurs industriels chinois performants, avec ici aussi « une adaptation aux capacités locales ».
Commentaire
Ces dispositions placent les établissements chinois au centre de la définition des enseignements des pays partenaires ainsi que de leurs supports techniques.
Cette démarche prolonge celle engagée lors de la première édition, en août 2022 : « l’ Initiative de Tianjin » appelait déjà à structurer la coopération internationale et à créer une alliance mondiale pour le développement de l’enseignement professionnel. Pékin entend désormais faire reconnaître ses standards de formation à l’étranger et soutenir l’expansion internationale de ses industries.
La formation peut ainsi préparer l’implantation industrielle chinoise. En développant à l’étranger des filières qui familiarisent les personnels avec leurs procédés, leurs équipements et leurs technologies, les entreprises chinoises pourraient trouver sur place une main-d’œuvre adaptée à leurs besoins. Le développement de telles formations faciliterait leur implantation et la commercialisation de leurs équipements, au détriment des entreprises locales. Les technologies auxquelles les futurs professionnels sont formés peuvent aussi orienter les achats.
La liste des 45 pays annoncés permettrait de préciser la participation européenne. Les sources chinoises mentionnent déjà le soutien de la Biélorussie, mais la liste diffusée par Pékin est incomplète, et la présence d’États membres de l’Union européenne est incertaine. Aujourd’hui, la question concerne surtout les entreprises européennes sur leurs marchés extérieurs.
Encart : quatre normes nationales (recommandées 推荐性). Ces quatre normes ont été présentées à la conférence de Tianjin, avec une application prévue le 1er avril 2027. Trois normes encadrent directement les ateliers Luban. La quatrième qui est introduite formalise une méthode pédagogique fondée sur des projets industriels réels, également proposée comme référence aux universités et aux organismes de formation. Elle ouvre ainsi une voie de diffusion des pratiques pédagogiques chinoises au-delà du réseau Luban, à travers d’autres partenariats éducatifs.
Référence/Intitulé :
- GB/T 48312-2026 Exigences générales pour la création des ateliers Luban — 鲁班工坊建设通用要求
- GB/T 48314-2026 Exigences générales relatives aux équipements pédagogiques des ateliers Luban — 鲁班工坊教学装备通用要求
- GB/T 48315-2026 Guide d’évaluation de la qualité du fonctionnement des ateliers Luban — 鲁班工坊运行质量评估指南
- GB/T 48313-2026 Exigences de mise en œuvre du modèle pédagogique fondé sur des projets innovants de pratique de l’ingénierie — 工程实践创新项目(EPIP)教学模式实施要求
▶ Documentation & Agenda
◇ Documentation
- Dans les médias
Véhicules connectés. Le 17 octobre, pendant le Mondial de l’Auto, BFM Business alerte sur le risque de prise de contrôle à distance des véhicules chinois connectés. Bien qu’une table ronde sur la cybersécurité se soit tenue, le 14 octobre, pendant le salon, ce sujet central semble avoir été traité comme périphérique. Aux États-Unis, l’administration Biden avait ouvert une enquête de sécurité nationale dès février 2024, avant de finaliser des restrictions sur certaines technologies chinoises et russes embarquées en janvier 2025 et un projet de loi est examiné au Congrès. En France, on évoque volontiers compétitivité, localisation industrielle et parts de marché, très bien, mais quasi-absente la sécurité et le couple dépendance/souveraineté numérique, alors que par ailleurs abondamment traités. Nous avons du mal à nous départir de notre point de vue de consommateur.
- Grande-Bretagne-Chine : China Audit
UK-China Bilateral Relationship Audit 2026 — Framing UK-China Engagement, publié le 14 octobre 2026 par l’Inter-Parliamentary Alliance on China (IPAC). Préface de Iain Duncan Smith et Helena Kennedy, coprésidents d’IPAC UK. Le Royaume-Uni doit organiser ses relations avec Pékin en tenant compte de la primauté du PCC, de ses ambitions internationales et des risques d’ingérence. Les principales vulnérabilités identifiées concernent les infrastructures, les technologies, les universités, la finance et la protection des personnes. Londres doit définir des lignes rouges sectorielles, diversifier ses approvisionnements et renforcer ses instruments de protection.Cette politique exige une expertise mieux définie et répartie ainsi qu’une coordination interministérielle, éventuellement autour d’une structure inspirée de la China House américaine.
◇ Conférence en ligne
Débriefing UE-Chine avec Yanmei Xie et Finbarr Bermingham, le 20 octobre, par Signification et Jacob mardel, inivtés : Xie Yanmei, chercheuse associée au MERICS, à la RAND et à l’Asia Society Switzerland et Finbarr Bermingham, correspondant en chef pour l’Europe du South China Morning Post, à Bruxelles. Echange intéressant. Points saillants, pour Xie Yanmei, la Chine traite l’UE comme un enjeu de conformité réglementaire. Elle traite les États-Unis comme un terrain politiquement hostile. L’Industrial Accelerator Act inquiète peu Pékin. Les gigafactories seront installées avant son entrée en vigueur, dans des pays comme l’Espagne, sans marque nationale à protéger et peu enclins à exiger des transferts de technologie. Pour Finbarr Bermingham attire l’attention sur le risque d’hubris de la part de l’UE. Le modèle des hybrides fonctionne parce que c’est un produit unique et concret. Il sera difficile à reproduire dans la chimie ou les machines. Il redoute la réaction de Bruxelles si Pékin rejoue la carte des terres rares.
◇ Agenda
20–22 octobre, à Saint-Pétersbourg, 31e réunion régulière des Premiers ministres chinois et russe, Track 1, chefs de gouvernement. Li Qiang est arrivé mardi 20 au soir, après une tournée en Asie centrale et sa participation au Conseil des chefs de gouvernement de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Nous évoquerons ces discussions dans notre prochain bulletin.
22–23 octobre, Dublin. Track 1 européen. réunion informelle des ministres du Commerce de l’Union européenne. La réunion sera présidée par la ministre irlandaise des Affaires étrangères et du Commerce, Helen McEntee. A l’issue du Conseil européen, Ursula von der Leyen a annoncé de nouvelles restrictions possibles au-delà des mesures touchant les automobiles chinoises. La chimie, les plastiques et les ferroalliages ont été cités, tandis que la Commission prépare pour décembre un instrument permettant de limiter plus rapidement l’accès au marché unique. La réunion de Dublin n’adoptera probablement pas de décision juridique, mais elle permettra de mesurer le soutien politique aux propositions de la Commission, avec de possibles développements, notamment les secteurs chinois explicitement désignés, le recours aux sauvegardes, enquêtes antisubventions ou contingents, des critères de contenu local dans l’Industrial Accelerator Act ; les marchés publics et la cybersécurité.
23–25 octobre, dans la zone de Xiong’an, Hebei, en périphérie de Pékin : Forum 2026 sur la gouvernance mondiale, Track 1.5, avec responsables officiels, anciens dirigeants, experts, organisations internationales et acteurs économiques. Pékin est à la recherche de coalitions et de projets concrets. Ce forum fournit aussi une plateforme pour préparer les positions chinoises à l’APEC, au G20 et à la COP31.
26–29 octobre, à Pékin, 5e plénum du 20e Comité central du PCC. Nous en reparlerons dans le prochain bulletin ou le suivant.
26–30 octobre, à Cebu, Philippines : 20e réunion des ministres de la Défense de l’ASEAN et 13e ADMM-Plus. Track 1 militaire. la réunion se tient aux Philippines quelques jours après la convocation de l’ambassadeur chinois par Manille. Les autorités philippines ont considéré comme menaçants ses propos affirmant que la Chine pourrait « facilement gagner » une confrontation avec Manille.
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