Bulletin n°44 : Europe-Chine, l’heure de la sincérité a-t-elle sonné ?
Mobilisation de défense et mobilisation de l’économie et de la société ; batteries de nouvelle génération ; Pékin met l’UE sous pression ; Les surcapacités (chinoises ) divisent le G20 ; Pièces aéronautiques contre terres rares : vers un durcissement du rapport de force sino-américain ?
📋 Structure de ce Bulletin
- 1. [Vers un état permanent de mobilisation de l’économie et de la société]
- 2. [Batteries de nouvelle génération : quelles conséquences pour l’industrie européenne ?]
- 3. [Visite du commissaire, Pékin met l’UE sous pression]
- 4. [Les surcapacités (chinoises ) divisent le G20]
- 5. [Réactions de Pékin au G 20 de Milwaukee : l’art de l’esquive en maintenant le cap]
- 6. [Diplomatie onusienne : Pékin instrumentalise la lutte contre les sanctions]
- 7. [Pièces aéronautiques contre terres rares : vers un durcissement du rapport de force sino-américain ?]
- 8. [Au sujet des intérêts de développement chinois]
- 9. [Arctique : le Xuelong 2 ouvre la voie à la Tara Polar Station]
Edito
Pékin a longtemps compté sur une faiblesse européenne : entre défendre leur industrie et préserver leurs affaires en Chine, les États membres finiraient par se diviser. L’initiative franco-allemande du 5 octobre met ce calcul à l’épreuve. Paris et Berlin proposent de donner à Bruxelles les moyens de répondre rapidement aux distorsions qui menacent sa base industrielle. Le commissaire européen arrive donc aujourd’hui à Pékin avec un soutien politique renforcé.
Depuis plusieurs jours, les médias chinois proches du pouvoir multiplient les accusations contre l’Europe, selon une mécanique rhétorique bien rodée. Pékin l’accuse de « manquer de sincérité » et de discriminer ses entreprises. L’ironie ne manque pas de piquant : Pékin retourne contre l’Europe l’accusation de déloyauté que celle-ci lui adresse depuis des années. La diplomatie chinoise balaye d’un revers de main toute idée de « surcapacités » ou de « manipulation du yuan ». Le message se veut menaçant : si l’UE presse le « bouton rouge » de son arsenal réglementaire, la réplique sera « ferme et proportionnée ».
La Chine réagira certes fermement, en frappant là où le préjudice politique sera maximal, mais sa réponse pourrait s’avérer ni proportionnée ni conforme aux règles de l’OMC : elle appliquera sa propre doctrine de rétorsion, calquée à sa façon sur les méthodes américaines.
Le déni de réalité pourrait alors changer de camp. Longtemps reproché aux Européens, il menace désormais Pékin si celui-ci continue de tenir leur impuissance pour acquise. Pékin semble toujours parier sur l’incapacité des Vingt-Sept à adopter des mesures radicales qu’il veut d’ailleurs présenter comme suicidaires pour l’économie européenne. Surtout, Pékin persiste à nier que son modèle de surproduction structurelle génère des déséquilibres mondiaux désormais dénoncés au-delà des pays occidentaux, jusqu'au sein du G20.
Pourtant, brandir des boucliers commerciaux face à ce que l’Élysée qualifie de « caractère insoutenable de ces déséquilibres » ne suffira pas. Il faudra aussi traiter leur cause : ce sont les objectifs mêmes de la politique économique chinoise qui sont devenus incompatibles avec la stabilité mondiale. Face à cette fuite en avant mercantiliste mâtinée de volonté de puissance et de prééminence industrielle et technologique, la réponse européenne ne pourra pas être simplement technique. Elle devra être politique, systémique et globale.
▶ Politique intérieure
1. Vers un état permanent de mobilisation de l’économie et de la société
Le 24 septembre, à Pékin, le porte-parole du ministère chinois de la Défense (MoD) a appelé à « ne pas surinterpréter » la nouvelle Loi sur la mobilisation de défense, entrée en vigueur le 1er octobre (cf. notre mémo, Bulletin n° 39 « Loi sur la mobilisation de défense : la préparation en temps de paix monte d’un cran »). Celle-ci définit désormais la mobilisation comme la conversion de la puissance économique et sociale en puissance de défense afin de protéger la souveraineté, la sécurité et les « intérêts de développement » de la Chine. Une analyse publiée le 30 septembre par le China National Defense News précise la portée doctrinale de cette définition : la mobilisation doit devenir une pratique permanente de gouvernance, couvrant la paix, l’urgence et la guerre. La loi inscrit ainsi l’économie, la société et les administrations territoriales dans un dispositif continu de préparation, dont la coordination avec l’appareil militaire constitue la charnière institutionnelle.
( 6 125 signes. Mots-clés : APL ; défense ; mobilisation)
Une loi qu’il ne faudrait pas « surinterpréter »
Interrogé le 24 septembre sur l’hypothèse selon laquelle la Chine se préparerait à une guerre longue et de grande ampleur, le porte-parole du MoD a présenté la réforme comme une simple adaptation juridique. Selon lui, la loi chinoise « ne diffère pas fondamentalement » des législations étrangères comparables et reste soumise à la doctrine d’« active défense », fondée sur la défense, l’autodéfense et la riposte après avoir été attaqué. Il a conclu : « Les parties concernées n’ont pas à surinterpréter » la réforme (2026年9月国防部例行记者会文字实录)
Adoptée le 28 août et entrée en vigueur le 1er octobre, cette loi définit pour la première fois la mobilisation de défense comme l’activité par laquelle l’État protège sa souveraineté, son unité, son intégrité territoriale, sa sécurité, ainsi que ses « intérêts de développement » (发展利益). Elle garantit une conversion rapide entre paix et guerre et « transforme la puissance économique et sociale en puissance de défense ». Elle impose également aux organisations et aux citoyens d’accomplir, dès le temps de paix, les travaux préparatoires (texte intégral de la loi 中华人民共和国国防动员法, articles 2 et 10)
Les « intérêts de développement » dans le champ de la mobilisation
Le 30 septembre, le ministère de la Défense a repris une analyse d’un enseignant à l’Académie de commandement de l’Armée de terre de l’APL. Son texte fournit un éclairage doctrinal du périmètre de la loi.
Le texte souligne d’abord l’intégration formelle des « intérêts de développement » (发展利益) dans les intérêts susceptibles d’être protégés par la mobilisation :
« Intégrer formellement les intérêts de développement dans le champ de protection de la mobilisation de défense. » ((将“发展利益”正式纳入国防动员防护范畴)
Cette notion étend donc la mobilisation au-delà de la défense du territoire et des forces armées. Le texte l’applique à la compétition technologique, aux chaînes de valeur industrielles et d’approvisionnement. La capacité de la Chine à poursuivre son développement économique, industriel, scientifique et technologique devient ainsi un objet de sécurité nationale – ce qui n’est pas nouveau en soi — et devient susceptible de justifier une préparation mobilisatrice.
Les « intérêts de développement » élargissent donc le périmètre des intérêts vitaux à protéger avec les moyens de l’Etat et du Parti. Dans quelle mesure recoupent-ils les positions et actifs chinois à l’étranger ?
Lire notre mémo n°9 infra sur la signification des intérêts de développement dans la doctrine politique chinoise.
La mobilisation : un mode permanent de gouvernement en temps de paix
La guerre demeure un état juridiquement distinct et la mobilisation générale ou partielle relève d’une décision du Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire (ANP), suivie d’un ordre du président de la République. La loi prévoit également la levée des mesures lorsque la menace a disparu. Elle maintient donc des seuils et des procédures spécifiques.
Le texte remet toutefois en question la séparation fonctionnelle traditionnelle entre le temps de paix et celui de la mobilisation. Celle-ci devient, selon ses termes, une mesure de gouvernance :
« normalisée et institutionnalisée, couvrant le temps de paix, l’urgence et la guerre » (« 贯穿平时、急时、战时的常态化、制度化国家安全治理举措 »).
Le cycle comprend la préparation et l’accumulation des capacités en temps de paix, leur activation en situation d’urgence, leur conversion pour la guerre, puis le retour organisé à une situation normale. En d’autres termes, la paix devient un état permanent de mobilisation potentielle.
Commentaire : Guerre hybride ou mobilisation permanente ?
Ce texte opérationnalise ce que nous appelons la « guerre hybride », aux niveaux doctrinal, capacitaire et institutionnel. Selon lui, la paix dans un contexte de guerres hybrides est un état de guerre permanent.
Les dispositifs européens de protection civile et de résilience nationale comprennent également des plans de continuité, des réserves, des exercices pour préparer la société civile à une crise majeure.
Le pouvoir politique chinois abaisse quant à lui le seuil de déclenchement de l’urgence nationale et organise le temps de paix comme une tension sociale et économique de tous les instants, et pour toutes les composantes civiles et militaires, ( forces armées, administrations territoriales et entreprises), dans un cadre d’action appelé la coordination militaro-territoriale (军地协同).
La coordination militaro-territoriale comme organisation charnière de la mobilisation
Cette conversion paix-guerre par la mobilisation permanente repose sur une coordination militaro-territoriale, c’est-à-dire l’articulation entre l’appareil militaire et les autorités territoriales (civiles) du Parti et de l’’Etat qui peuvent mobiliser l’ensemble des ressources.
(Encart) : petit rappel
- En 2016, le Comité central du Parti communiste chinois, le Conseil des affaires d’État et la Commission militaire centrale demandent une organisation fondée sur une « direction unifiée » et une « coordination militaro-territoriale ». Ils prévoyaient un mécanisme formel de mise en correspondance des besoins militaires avec les capacités civiles (关于经济建设和国防建设融合发展的意见)
- Le troisième plénum du PCC de 2024 demande ensuite de « perfectionner le mécanisme de formulation des besoins militaires et de mise en relation entre l’armée et les autorités territoriales » (健全国防建设军事需求提报和军地对接机制), point 56), parallèlement à la réforme du système de mobilisation.
- La loi sur la mobilisation de 2026 inscrit ainsi juridiquement cette architecture formalisée dix ans plus tôt. Le système militaro-territorial (军地) constitue donc la chaîne de commandement par laquelle la stratégie militaire entre dans la planification économique et sociale.
La lutte anticorruption comme condition politique de la mobilisation
Cette interface représente aussi un point de vulnérabilité pour les autorités centrales. Elle constitue le lieu de transit – parfois de péage – des faits de corruption, dont de captation des commandes et ressources, mais aussi de falsification des besoins.
Les textes issus de la conférence de travail politique de la Commission militaire centrale de juin 2024 demandent précisément de combattre la corruption là où se concentrent le pouvoir politique et les capitaux dans les « zones d’intersection entre l’armée et les autorités territoriales » (军地交叉地带), en reliant explicitement discipline politique, contrôle de l’armée par le Parti et la capacité de combat.
Analyse
La Chine décline déjà une seule échelle intégrée de préparation civilo-militaire aux crises majeures, et selon des seuils propres.
En France, le Minarm comprend 5 niveaux de STADEF, mais il est propre aux armées et n’inclut pas ou peu l’entreprise avant le STADEF 2, sauf BITD (« Un niveau de pré-mobilisation ou de crise majeure, préparant la Nation et l'outil industriel à un engagement imminent de grande ampleur »),le STADEF 1 correspondant à la guerre.
Toutefois, le dernier rapport d’activité 2025-2026 de la commission de la Défense nationale et des forces armées préconise un « continuum des responsabilités pour faire face à ces menaces ».
A cet égard, la Chine reste manifestement très en avance de phase dans la conceptualisation et dans la mise en œuvre, d’autant qu’elle est également acteur de la conflictualité hybride.
2.Batteries de nouvelle génération : quelles conséquences pour l’industrie européenne ?
Le 28 septembre, le Ministère de l'Industrie et des Technologies de l'Information (MIIT) et six autres autorités centrales chinoises ont publié le Plan de développement de l'industrie des batteries de nouvelle génération pour la période du 15ᵉ plan quinquennal (2026-2030) [工业和信息化部等七部门关于印发《新型电池产业发展“十五五”规划》的通知]. Ce document fixe la feuille de route pour moderniser la filière des batteries et préparer ses prochaines évolutions technologiques, dont le déploiement initial du tout-solide d'ici 2030. Il vise à structurer l'expansion internationale des entreprises chinoises en agissant simultanément sur les procédés de fabrication, les normes de qualité, la traçabilité carbone et l'élargissement des débouchés applicatifs.
Publié à la suite des orientations relatives aux véhicules à énergie nouvelle, ce plan conjoint réunit sept administrations dont la Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC) et l'Administration d'État pour la réglementation du marché (SAMR), pour coordonner la montée en gamme du secteur et réduire ses vulnérabilités techniques, dans un contexte de vive concurrence interne, de renforcement des exigences européennes de durabilité et de traçabilité, et de barrières tarifaires américaines visant les batteries chinoises.
( 4 855 signes. Mots-clés : batteries ; Stellantis )
Points saillants
Ce plan poursuit un double objectif de politique industrielle* :
- L'élévation des standards de fabrication : en fixant pour 2030 des cibles d'excellence (15 000 cycles sur le lithium, taux de défauts au niveau partie par milliard) et le passage à l'échelle du tout-solide, Pékin utilise la norme métrologique et les procédés de précision (pressage isostatique, voie sèche) comme leviers d'assainissement et de sélection des acteurs nationaux.
- La réduction des dépendances amont : la priorité donnée aux logiciels nationaux de simulation (CAE) et aux puces embarquées vise à prémunir la filière contre d'éventuelles sanctions ou restrictions sur les technologies de conception occidentales.
Cette focalisation sur les procédés et la chaîne logicielle indique que la Chine déplace le cœur de la compétition mondiale de la simple chimie des cellules vers la maîtrise souveraine de l'outil de production et de conception.
Le texte préconise enfin l'établissement d'une comptabilité de l'empreinte carbone, la reconnaissance internationale des données de certification et le développement de capacités de recyclage sur les principaux marchés d'exportation.
*Remarque : ce mémo propose une lecture politique de cette directive. Il n'a pas vocation à constituer une expertise technique ou d'ingénierie électrochimique, mais à éclairer sur les intentions industrielles chinoises et les implications en termes de compétition internationale découlant de ce texte.
Analyse
En fixant l'échéance de 2030 pour le déploiement à grande échelle du tout-solide, Pékin entend convertir l'expérience industrielle acquise sur le lithium-ion liquide en un avantage d'échelle sur les générations technologiques futures.
La portée stratégique du plan repose sur deux évolutions majeures :
- L'élargissement transversal des débouchés : en étendant l'usage des nouvelles batteries au-delà de l'automobile (réseaux électriques, centres de calcul dédiés à l’IA, aéronautique à basse altitude, navires, robotique, machinisme agricole), cette diversification permet d'absorber une partie des capacités productives tout en dérisquant la dépendance au seul marché des véhicules électriques.
- La structuration de l'expansion internationale : le plan jette les bases d'une présence mondiale pérenne en agissant sur les infrastructures techniques et réglementaires
Implications pour l'Europe et ses entreprises
Ce cadre d'orientation crée des défis d'adaptabilité pour les acteurs européens :
- Bien que des fabricants européens (comme le suédois Quintus sur le pressage isostatique) proposent des solutions en équipements, la constitution en Chine d'un écosystème combinant machines, procédés de voie sèche et logiciels d'ingénierie peut renforcer l'attractivité des solutions chinoises « clés en main », ce que je qualifie parfois de « all inclusive », pour alerter sur son profil de « boîte noire » et ses implications en termes d’accès et de recours.
- Le développement d’un système chinois de comptabilité carbone et de traçabilité peut faciliter la préparation à la conformité au règlement européen sur les batteries, notamment au passeport numérique obligatoire à partir du 18 février 2027 pour les batteries concernées. Pékin cherche également à obtenir une reconnaissance internationale de ses données et certifications. Une éventuelle reconnaissance pourrait alléger certaines procédures de vérification, mais les batteries commercialisées dans l’Union resteraient soumises aux exigences européennes.
- L'élargissement des gammes chinoises (du sodium-ion économique au tout-solide haut de gamme) accentue la pression sur les constructeurs européens, qui doivent arbitrer entre l'investissement dans des filières locales encore en phase d'émergence et le recours à des partenariats intégrés avec les géants chinois ou leurs concurrents asiatiques (sud-coréens et japonais).
Un article du Monde illustre ces défis mais aussi les choix, en connaissance de cause, réalisés par certains constructeurs automobiles européens.
Dans cet article, « Stellantis va arrêter momentanément quatre usines en France et placer plus de 8 000 salariés en chômage partiel », les difficultés d'ACC à Douvrin illustrent l'écart industriel entre l'Europe et la Chine. Alors que les gigafactories européennes peinent à maîtriser les rendements et les volumes de production de batteries lithium-ion à cathode nickel-manganèse-cobalt (NMC), le plan chinois fixe déjà des objectifs de qualité industrielle extrême (taux de défauts de l’ordre de quelques parties par milliard - PPB) et de procédés de précision avancés. L'écart d'apprentissage (learning curve) pourrait continuer de se creuser.
Mais l'hypothèse d'une simple contrainte subie ne résiste pas à l'analyse : en tant qu’ actionnaire d'ACC, Stellantis disposait d’une visibilité privilégiée sur les capacités de son fournisseur et connaissait notamment les délais de montée en charge de la filière européenne. Le groupe aurait, selon cette hypothèse, mené une stratégie de hedging (couverture) en conservé sa participation dans ACC comme gage politique d'ancrage européen, tout en négociant des alliances directes avec des acteurs chinois (Leapmotor, Dongfeng, CATL…) pour sécuriser ses volumes réels. Les retards anticipés de la filière européenne auraient ainsi servi de levier pour restructurer l'outil productif français (baisse des stocks, fermetures de sites) tout en permettant au groupe de s'appuyer sur la R&D chinoise (massivement financée par Pékin) plutôt que de devoir financer lui-même le rattrapage technologique en Europe.
Reliés :
- Bulletin n°16 du 12 février 2026 « Stellantis-Chine : le maçon et l’architecte »
- Bulletin n°28 du 21 mai 2026 « Stellantis-Dongfeng : un « retour en Chine » qui ouvre l’Europe à la Chine »
▶ Politique extérieure
3. Visite du commissaire, Pékin met l’UE sous pression
Le 3 octobre, le ministère chinois du Commerce (MOFCOM) a ouvert une enquête antidumping sur le para-nitrotoluène importé de l’Union européenne, un intermédiaire utilisé notamment dans les colorants, les médicaments et les pesticides. Cette annonce intervient cinq jours avant le début de la visite à Pékin du commissaire européen au Commerce et à la Sécurité économique, Maroš Šefčovič, prévue jeudi 8 et vendredi 9 octobre prochain. Elle ajoute un contentieux aux discussions sur l’accès au marché et la réduction des dépendances industrielles européennes. (Relié : Bulletin n°40, du 10 septembre dernier « UE–Chine : Octobre rouge »). Cette enquête répond à une plainte déposée le 14 septembre par deux producteurs chinois, Jiangsu Huaihe Chemical et Hubei Dongfang Chemical. Elle porte sur les importations d’origine européenne de para-nitrotoluène, également appelé PNT. La principale entreprise européenne visée est allemande : Lanxess Deutschland GmbH.
( 2 739 signes. Mots-clés : MOFCOM ; antidumping ; chimie )
Avertissements
Pékin avait déjà signalé son désaccord sur les instruments que l’UE se prépare à faire adopter ou mettre en œuvre :
- Le 20 avril, le MOFCOM demande la suppression ou la modification des critères du CSA (Cybersecurity Act) relatifs aux pays et aux fournisseurs à risque et annonce des contre-mesures en cas de discrimination contre les entreprises chinoises. (relié : Bulletin n°43 du 1er octobre « UE-Chine, le bras de fer se poursuit : le cas des onduleurs »)
- Le 29 septembre, répondant au projet d’outil européen inspiré de la Section 301 américaine*, il promet une réaction ferme aux restrictions visant les « entreprises ou produits » chinois (中国企业或产品). Il avertit aussi que le durcissement européen affectera les négociations. (商务部新闻发言人就媒体报道欧盟相关成员国推动欧委会打造欧版“301”工具事答记者问)
Le MOFCOM rappelle que l’Union a ouvert 28 enquêtes de défense commerciale contre la Chine depuis 2025, environ la moitié dans la chimie, dont celle précisément de Lanxess, en septembre 2025.
*Note : « Section 301» : disposition du Trade Act américain de 1974 permettant, après enquête, de répondre notamment par des droits de douane ou d’autres restrictions à des pratiques étrangères jugées injustifiables ou discriminatoires et entravant le commerce américain.
Commentaire
L’enquête antidumping n’est pas le véritable objectif poursuivi par Pékin. D’autant que techniquement, l’argument de dumping reste à démontrer. Il en va de même de celui de fournisseur à risque, les importations européennes de PNT ne représentant qu’une part limitée du marché chinois. De plus, le rattachement de Jiangsu Huaihe Chemical et Hubei Dongfang Chemical aux groupes publics Sinochem et Norinco renseigne surtout sur la capacité de Pékin à mobiliser ses entreprises dans un rapport de force.
Analyse
En réalité, à travers l’annonce de cette enquête, Pékin lance trois avertissements en un :
L’enquête de son MOFCOM adresse d’abord un avertissement aux entreprises européennes. Lanxess, le producteur-exportateur allemand identifié dans la plainte chinoise, a lui-même demandé à Bruxelles une protection antidumping contre des producteurs chinois SUR un autre composé chimique, le PBTC. L’entreprise qui sollicite l’intervention européenne peut se retrouver exposée à une procédure en Chine.
Le second vise la Commission et les instruments qu’elle prépare. Bruxelles entend examiner davantage l’identité des fournisseurs, leur contrôle et les risques associés à leur environnement politique, au-delà du prix ou du lieu de fabrication de leurs produits. Pékin répond en montrant qu’il peut lui aussi mettre sous pression l’accès d’un fournisseur européen à son marché.
Enfin, l’identité allemande du fournisseur visé par Pékin n’est pas choisie par hasard. Lanxess est exposé au moment où Paris et Berlin préparent une proposition commune pour renforcer les moyens européens de restriction du commerce avec la Chine et d’accélérer leur activation.
A quelques jours du déplacement en Chine du commissaire Maroš Šefčovič pour aller défendre les intérêts européens, Pékin fait monter le coût politique du soutien de Berlin à l’initiative franco-allemande dans l’espoir de fragiliser l’accord franco-allemand et de ralentir l’action européenne.
4. Les surcapacités (chinoises ) divisent le G20
Les ministres du Commerce du G20, réunis à Milwaukee les 30 septembre et 1er octobre sous présidence américaine, ont examiné quatre sujets : l’instrumentalisation du commerce alimentaire à des fins coercitives, les surcapacités industrielles structurelles, la réforme du principe de la nation la plus favorisée (MFN ou NPF en français) et l’élimination du travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement. Un consensus a été annoncé sur un texte consacré à la coercition alimentaire. Aucun accord n’a été trouvé sur les surcapacités ni sur le travail forcé. La réforme du traitement de la nation la plus favorisée a seulement fait l’objet d’une première discussion, Washington n’ayant pas demandé l’adoption d’un texte. Aucun communiqué général consensuel n’a été adopté. Le 2 octobre, la présidence américaine a publié sa propre synthèse, accompagnée d’une déclaration commune du G20 contre l’instrumentalisation du commerce alimentaire et d’un texte sur le travail forcé signé seulement par Washington, Buenos Aires et Mexico. (Ambassador Greer's Opening Remarks at the G20 Trade Ministerial)
Textes finaux de Milwaukee : G20 Chair’s Statement ; G20 Trade Ministers’ Statement on the Weaponization of Food through Coercive Trade Actions ; Statement on Eliminating Forced Labor in Global Supply Chains
Du consensus du G7 au blocage du G20
Milwaukee constitue la troisième étape d’une tentative américaine d’élargir progressivement le nombre de pays prêts à traiter les déséquilibres industriels imputés principalement à la Chine.
( 8 350 signes. Mots-clés : G20 ; G7 ; surcapacité ; travail forcé ; NPF ; acier)
Petit rappel des faits
1. Les 5 et 6 mai, les ministres du Commerce du G7 avaient adopté à Paris un communiqué dénonçant les effets des « politiques et pratiques non marchandes » (subventions industrielles opaques, interventions des entreprises publiques, transferts forcés de technologies, distorsions persistantes et surcapacités structurelles mondiales)
Reliés : notre édito, dans le Bulletin n°32 « La Chine et les déséquilibres économiques mondiaux » au G7 ; notre mémo dans le bulletin n°40 « Quand les données douanières valident le diagnostic d'Évian et d'Asheville » au G20)
Sans nommer la Chine, le texte reprenait les principaux griefs qui lui sont adressés. Le G7 annonçait également son intention de réduire les dépendances excessives et de développer des réponses complémentaires avec des partenaires partageant ses préoccupations. Le communiqué ne comportait cependant pas de développement spécifique sur le travail forcé. (Communiqué des ministres du Commerce du G7, 6 mai)
2. Les 31 août et 1er septembre, Washington avait tenté d’étendre cette qualification au G20 Finances réuni à Asheville. Le texte de la présidence demandait aux pays présentant des excédents extérieurs « excessifs et persistants » de supprimer les distorsions limitant leur consommation intérieure et entraînant une dépendance excessive envers les exportations. Il appelait aussi à éliminer les politiques non marchandes aggravant les déséquilibres et à renforcer la surveillance exercée par le FMI et l’OCDE. La Chine avait été le seul membre présent à refuser plusieurs paragraphes, dont ceux consacrés aux déséquilibres et aux politiques non marchandes. Faute d’unanimité, le document avait été publié comme déclaration de la présidence américaine, avec une note explicitant l’objection chinoise, et non comme communiqué consensuel du G20.
Relié : notre bulletin n°40 « A Asheville (G20) : Washington veut faire du déséquilibre chinois l’affaire de tous »
3.À Milwaukee, le même élargissement a échoué au niveau des ministres du Commerce. Jamieson Greer a affirmé que « presque tous les pays » reconnaissaient la nécessité d’agir contre les surcapacités et jugeaient insuffisants les instruments commerciaux existants. Il n’a cependant pas identifié publiquement les délégations ayant empêché l’adoption d’un texte.
La Chine constitue le principal opposant attendu, compte tenu de ses positions antérieures et de son refus à Asheville, mais les éléments publiés ne permettent pas de lui attribuer seule le blocage de Milwaukee.
Sur le travail forcé, seuls l’Argentine et le Mexique ont rejoint les États-Unis. L’échec du consensus dépasse donc largement le désaccord avec Pékin et révèle les difficultés de Washington à rallier ses partenaires.
L’initiative américaine ne vise toutefois pas uniquement la Chine : l’USTR a engagé en mars des enquêtes au titre de la section 301 contre soixante économies, puis imposé en juillet des droits additionnels en invoquant l’insuffisance de leurs dispositifs. La Chine reste un point central du contentieux en raison des accusations relatives au Xinjiang, mais l’échec du consensus recouvre également les réticences d’autres membres envers la méthode et les mesures unilatérales américaines.
La Clause de la Nation la plus favorisée en attente de jugement
Sur le quatrième dossier, celui de la nation la plus favorisée, Jamieson Greer estime que son application inconditionnelle protège des « passagers clandestins » et limite la capacité de répondre à des politiques non marchandes. La synthèse publiée le 2 octobre précise les quelques pistes avancées :
- élargir ou clarifier les exceptions au principe,
- réexaminer l’article XXIV du GATT (encadrant les accords commerciaux préférentiels) et
- envisager des accords plurilatéraux réservant leurs avantages aux participants.
Ces pistes ouvrent la voie à une différenciation plus systématique du traitement des partenaires. Elles restent toutefois au stade de la discussion.
La ligne chinoise sur les surcapacités et le travail forcé
Pékin avait bien préparé sa position avant Milwaukee. Dans un document publié le 28 juillet, intitulé Position de la Chine sur la question dite des surcapacités (《关于所谓“产能过剩”问题的中方立场》), le ministère chinois du Commerce conteste la définition occidentale du problème. En outre, il refuse d’établir un lien automatique entre subventions, excédent commercial et surcapacités. (关于所谓“产能过剩”问题的中方立场)
Relié : notre bulletin n°37 « Pékin fait payer aux entreprises sa propre politique de surcapacités »
Sur le travail forcé, le ministère chinois du Commerce (MOFCOM) affirme que la Chine interdit ces pratiques et dispose d’un ensemble complet de lois sociales. Il accuse Washington de fabriquer ou d’instrumentaliser les accusations dirigées contre les chaînes chinoises et souligne que les États-Unis n’ont pas ratifié la convention de 1930 de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur le travail forcé. Pékin qualifie les enquêtes et les droits de douane adoptés au titre de la section 301 de mesures unilatérales, discriminatoires et protectionnistes. Le 27 juillet, après l’adoption des droits américains, le MOFCOM avait demandé leur suppression et rappelé qu’il se réservait le droit de prendre des contre-mesures.
Un succès tactique chinois
Le principal point de succès pour Pékin est que les États-Unis n’ont pas réussi à transformer les préoccupations exprimées par une majorité de partenaires en position formelle du G20.
La Chine évite ainsi qu’un texte adopté avec son assentiment qualifie les surcapacités et le travail forcé de problèmes appelant une réponse commerciale coordonnée. Elle préserve également son argument selon lequel ces accusations relèvent de choix unilatéraux américains ou d’un cercle limité d’économies développées, et non d’un consensus mondial.
La portée de ce succès reste toutefois circonscrite au G20. Les États-Unis, l’Union européenne, le Japon, la Corée du Sud et plusieurs économies émergentes partagent désormais une préoccupation commune concernant l’arrivée de produits chinois à bas prix. Le commissaire européen, Maroš Šefčovič, qui arrive aujourd’hui même en Chine pour un nouveau round de discussions, a déclaré à Milwaukee que les exportations liées aux surcapacités pouvaient mettre en danger, en quelques semaines ou quelques mois, des secteurs européens tels que l’automobile et l’acier.
Des coalitions sectorielles sans la Chine
Le déplacement de l’action hors du G20 avait commencé avant même que l’échec du consensus ne soit formellement constaté. Le 30 septembre, en ouverture de la séquence de Milwaukee, les 28 membres du Forum mondial sur les surcapacités sidérurgiques ont adopté un Cadre global d’action conjointe, immédiatement baptisé « Milwaukee Framework » par Jamieson Greer. La Chine, premier producteur mondial d’acier, et l’Inde ne participent pas à ce forum. (Comprehensive framework for joint action to address steel excess capacity)
Le cadre engage ses membres à réduire les subventions maintenant en activité des installations déficitaires ou non viables, à améliorer la notification des aides publiques et à collecter des données sur le pays où l’acier a été fondu et coulé. Il prévoit également le lancement d’enquêtes antidumping, antisubventions ou de sauvegarde, l’adoption éventuelle d’autres mesures commerciales contre l’acier et les produits dérivés provenant de sources de surcapacité, ainsi qu’une coopération renforcée contre les contournements. L’objectif consiste notamment à éviter qu’un membre du forum serve de voie de réexportation aux volumes écartés du marché d’un autre membre.
Le Milwaukee Framework fournit une base commune pour coordonner la surveillance et les réponses commerciales. Le passage du G20 à ce forum sectoriel permet aux pays concernés d’agir sans devoir obtenir l’assentiment de Pékin.
Un mouvement comparable pourrait se dessiner sur le travail forcé. Jamieson Greer envisageait un texte signé par un groupe plus restreint de partenaires. Néanmoins aucun document consultable n’est disponible. A confirmer.
Commentaire
Le G7 avait réuni les participants autour d’un vocabulaire commun sur les politiques non marchandes et les dépendances industrielles. Puis le G20 Finances avait montré que ce vocabulaire pouvait réunir tous les membres présents à l’exception de la Chine. Enfin, ce G20 Commerce confirme désormais que cette majorité ne suffit pas à produire une position collective dès lors qu’un consensus formel demeure nécessaire.
Mais si Pékin conserve ainsi son pouvoir de blocage au sein du G20, ce « pouvoir » encourage ses partenaires à rejoindre des regroupements sectoriels auxquels la Chine n’appartient pas, dans une sorte de logique de « G20 moins la Chine ».
Milwaukee offre ainsi à Pékin un gain procédural immédiat, au prix de la constitution de formats sectoriels qu’il ne peut bloquer. Le précédent sidérurgique pourrait se voir dupliqué à d’autres secteurs : véhicules électriques, batteries, panneaux solaires, semi-conducteurs ou produits incorporant des composants chinois.
Le prochain sommet du G20 doit se tenir en décembre à Miami, sous présidence américaine. Après Asheville et Milwaukee, Pékin voit se dessiner un G20 dénonçant majoritairement ses pratiques commerciales. Dans ce climat de méfiance, il est difficile d’imaginer que la direction du Parti accepte d’exposer Xi Jinping à une séquence potentiellement défavorable sans garanties préalables.
5. Réactions de Pékin au G 20 de Milwaukee : l’art de l’esquive en maintenant le cap
Le 4 octobre, le ministère chinois du Commerce (MOFCOM) a publié sa réaction à la réunion des ministres du Commerce du Groupe des Vingt (G20), tenue à Milwaukee (cf. Mémo précédent) (商务部新闻发言人就二十国集团贸易部长会议及相关情况答记者问)
Traduction intégrale du communiqué chinois
Réponses du porte-parole du ministère du Commerce aux questions de journalistes sur la réunion des ministres du Commerce du G20 et les questions connexes
Question : Du 30 septembre au 1er octobre, la réunion des ministres du Commerce du G20 s’est tenue à Milwaukee, dans l’État américain du Wisconsin. Selon les informations disponibles, une déclaration commune a été adoptée contre l’instrumentalisation des produits alimentaires, mais aucun document final commun n’a été établi sur les surcapacités, l’élimination du travail forcé ou la modification du principe de la nation la plus favorisée. Quelle appréciation la Chine porte-t-elle sur cette réunion ? Quel rôle y a-t-elle joué ?
Réponse : Lors de cette réunion des ministres du Commerce du G20, les membres ont échangé leurs points de vue sur les sujets inscrits à l’ordre du jour par les États-Unis, qui exercent la présidence : l’opposition à l’instrumentalisation des produits alimentaires, les surcapacités, l’élimination du travail forcé et la modification du principe de la nation la plus favorisée. Ils ont adopté une déclaration commune sur le dossier alimentaire, mais aucun document final commun n’a été établi sur les autres sujets.
Lors des négociations sur le dossier alimentaire, de nombreux membres appartenant aux économies émergentes et aux pays en développement, dont la Chine, ont souligné que les pays importateurs et exportateurs de produits alimentaires devaient préserver ensemble la stabilité des chaînes d’approvisionnement. Ils ont également fait valoir que chaque partie avait le droit de prendre des mesures répondant à ses objectifs de politique publique intérieure et à la nécessité de garantir sa sécurité alimentaire. La présidence a pris ces observations en considération, et celles-ci ont été pleinement reflétées dans la déclaration commune. Il convient de souligner que ce résultat est le fruit du consensus et des efforts conjoints de tous les membres du G20.
Les sujets tels que les surcapacités et le travail forcé ont suscité de fortes controverses dès leur inscription à l’ordre du jour. Actuellement, les membres du G20 sont largement soumis à des droits de douane supplémentaires imposés au titre de la section 301 sur la question du travail forcé, et beaucoup font également l’objet d’enquêtes au titre de cette même section sur les surcapacités. Dans ce contexte, de nombreux membres ont exprimé, sous différents angles, des positions divergentes sur le choix de ces sujets par la présidence et sur sa volonté de faire adopter des déclarations communes et d’établir des mécanismes de coopération. Finalement, une majorité de membres ayant exprimé des avis divergents, la réunion n’a pas permis d’adopter de documents finaux communs sur ces sujets. La Chine a relevé que, dans sa déclaration de présidence publiée après la réunion, la partie américaine indiquait avoir adopté, avec deux autres pays du G20 et en dehors du cadre du G20, une déclaration sur le travail forcé.
Concernant la modification du principe de la nation la plus favorisée, une très grande majorité des membres, dont la Chine, ont souligné au cours des discussions que ce principe constituait la pierre angulaire du système commercial multilatéral et apportait stabilité et prévisibilité au commerce mondial. Toute remise en cause de ce principe porterait gravement atteinte aux fondements de ce système. Tenant compte des positions exprimées par les différentes parties, la présidence n’a pas proposé de document final sur ce sujet.
Tout au long de la réunion, la Chine a maintenu une attitude d’ouverture et de coopération. Elle a participé de manière constructive aux discussions sur l’ensemble des sujets et entretenu des échanges étroits avec les autres membres, contribuant pleinement à favoriser le dialogue et la coopération. Dans le même temps, elle est restée fidèle à ses principes, a fermement défendu ses intérêts ainsi que les intérêts communs des pays en développement, et s’est employée à promouvoir l’unité et la coopération au sein du G20.
Dans la perspective du prochain sommet du G20 à Miami, la Chine souhaite travailler avec la présidence et l’ensemble des membres, dans le respect du consensus, de la solidarité et de la coopération, afin de contribuer ensemble à des résultats positifs et concrets en matière économique et commerciale.(商务部新闻发言人就二十国集团贸易部长会议及相关情况答记者问)
Commentaire
Le communiqué chinois rassemble pêle-mêle des désaccords différents pour présenter Washington comme largement désavoué par une majorité de pays sur l’ensemble des dossiers. Et sans surprise, les comptes rendus chinois et américain divergent.
- Sur les surcapacités industrielles, les États-Unis proposaient de combattre les politiques publiques qui entretiennent une production structurellement excessive. Selon la présidence américaine, presque tous les membres soutenaient ce texte, bloqué par quelques délégations. Le MOFCOM affirme au contraire qu’une majorité de membres avaient des réserves, en regroupant dans son explication les surcapacités et le travail forcé.
- La dénonciation par Pékin de la section 301 du trade Act américain traduit une inquiétude commune dans son affrontement avec Bruxelles. Le 29 septembre, le MOFCOM avait condamné un projet d’instrument européen évoqué par la presse, qu’il qualifie de version européenne de la section 301. Un dispositif de cette nature pourrait élargir l’examen aux politiques industrielles qui soutiennent les exportations chinoises et faciliter des réponses commerciales plus larges.
- Sur la nation la plus favorisée, principe de l’Organisation mondiale du commerce selon lequel un avantage douanier accordé à un membre doit généralement être étendu aux autres, Pékin souligne l’attachement des participants à cette règle. Washington rapporte toutefois que certains membres envisageaient davantage d’exceptions ou des accords réservant leurs avantages aux seuls participants. Le communiqué chinois laisse ces pistes de côté.
- Sur le commerce alimentaire, la déclaration commune condamne les restrictions utilisées pour obtenir des concessions géopolitiques sans rapport avec ce commerce. Pékin insiste sur le droit de chaque pays à protéger sa sécurité alimentaire. Le texte adopté réserve effectivement cette possibilité, mais exige des mesures transparentes, respectueuses des règles internationales et poursuivant des objectifs légitimes. Le communiqué chinois omet ces conditions
Analyse
Il y a dix ans, les 4 et 5 septembre 2016, la Chine accueillait à Hangzhou le sommet des chefs d’État et de gouvernement du G20, dont elle assurait alors la présidence. Le communiqué adopté par les participants, Chine comprise, reconnaissait que les capacités de production excédentaires dans l’acier et d’autres industries nuisaient au commerce et à l’emploi.
Il admettait aussi que les subventions et autres soutiens publics pouvaient fausser la concurrence et contribuer à ces surcapacités. Les dirigeants soutenaient la création d’un forum mondial sur l’acier pour partager les informations et organiser une réponse collective. Pékin acceptait ainsi de traiter le lien entre aides publiques et surcapacités dans un cadre multilatéral.
Pékin change désormais son fusil d’épaule. L’environnement commercial et géoéconomique lui est devenu moins favorable et le diagnostic commun débouche aujourd’hui sur des mesures qui peuvent affecter ses entreprises. Pékin conteste donc l’explication de sa compétitivité par les subventions et attribue ses succès à l’innovation.
Pékin adapte ainsi son argumentaire et son usage du multilatéralisme pour préserver sa liberté de soutenir ses entreprises et leur accès aux marchés étrangers. Les bouleversements internationaux modifient sa posture et sa rhétorique, mais sans affecter les fondements et les grandes orientations de sa politique économique extérieure.
↑ Retour au sommaire6. Diplomatie onusienne : Pékin instrumentalise la lutte contre les sanctions
Le octobre, à l'ouverture des travaux de la Troisième Commission de l'Assemblée générale des Nations Unies (AGNU) à New York, l'ambassadeur Fu Cong a présenté une déclaration conjointe dénonçant l'usage des « mesures coercitives unilatérales » (UCM / Unilateral Coercive Measures) (Joint Statement on Unilateral Coercive Measures at the Third Committee of the General Assembly at its 81st session). Face au durcissement des contrôles d'exportation occidentaux, aux droits de douane bilatéraux et aux sanctions secondaires frappant les entreprises chinoises, Pékin saisit la tribune onusienne consacrée aux droits de l’homme pour retourner l'accusation contre Washington et Bruxelles. En s'exprimant explicitement au nom d'un groupe élargi à 28 États*, la Chine met en scène une démonstration de leadership visant à priver les démocraties occidentales du droit de conditionner l'accès aux marchés mondiaux au respect des normes démocratiques. Pour rendre son action acceptable et crédible, Pékin s'adosse à une grille de lecture forgée de longue date à l'ONU : la notion d'UCM tire son origine des contestations du Tiers-Monde contre les embargos de la Guerre froide, avant d'être consacrée à la Conférence de Vienne en 1993 puis formalisée par l'AGNU en 1996 (résolution 51/103). La Chine réactive ce cadre juridique historique pour transformer un grief économique personnel en une cause multilatérale de défense de la souveraineté.
*Note : Antigua-et-Barbuda, Biélorussie, Bolivie, Burkina Faso, Cambodge, Cameroun, Chine, Corée du Nord, Cuba, Égypte, Érythrée, Éthiopie, Guinée équatoriale, Iran, Laos, Mali, Nicaragua, Niger, Ouganda, Pakistan, Palestine, République centrafricaine, Russie, Soudan, Soudan du Sud, Sri Lanka, Venezuela et Zimbabwe
Objectifs à court terme de Pékin
Son action ne vise pas les sanctions en tant que telles – elle en produit autant que les Etats-Unis et que l’UE – mais les droits politiques et sociaux. En se constituant un réservoir de voix et de signatures, Pékin mobilise un groupe prévisible d'États pour briser le consensus diplomatique occidental au sein des instances onusiennes. Ce mécanisme produit un contre-récit systématique face aux accusations de violations des « droits humains ».
La Chine vise ainsi à interdire l'usage de critères démocratiques, notamment les droits sociaux et politiques, comme motifs de sanctions économiques ou financières (travail forcé, répression de la population..).
Tactiques de l’amalgame des griefs et du récit tiers-mondiste
La déclaration chinoise associe dans un même registre les sanctions ciblées pour atteintes aux droits civils, les embargos sectoriels, les sanctions secondaires et les barrières douanières unilatérales. Cette fusion conceptuelle permet d'agréger des mécontentements variés, allant des restrictions technologiques aux entraves au commerce agricole.
Pour embrasser plus large encore, Pékin réutilise les positions et le vocabulaire historique du Groupe des 77 (G77) et du Mouvement des Non-Alignés (MNA). En intégrant ces références, la Chine s'approprie le discours anti-impérialiste du Sud Global sans assumer formellement le statut de pays en développement au sens strict.
Objectifs à long terme : Trois évolutions structurelles à l'ONU
Délégitimer l'ordre juridique libéral : La Chine oppose la doctrine de la stricte légalité de la Charte des Nations Unies (où seul le Conseil de sécurité de l'ONU peut ordonner des sanctions, mais sous véto russe et chinois potentiel) aux régimes de contrainte adoptés de manière unilatérale par les États-Unis et l'Union européenne.
Asphyxier le volet politique de la Troisième Commission : En déplaçant les débats vers l'impact économique des sanctions, la Chine réoriente l'agenda de cette commission (normalement dévolue aux droits civils et politiques) vers des questions de souveraineté économique et de droit au développement.
Promouvoir les doctrines alternatives de gouvernance : Ce bloc sert de levier pour faire valoir l'Initiative pour le Développement Global (GDI / Global Development Initiative) et l'Initiative pour la Sécurité Mondiale (GSI / Global Security Initiative), qui privilégient notamment la stabilité des régimes en place.
Analyse
On peut se demander pour quelles raisons Pékin est-il suivi dans cette entreprise manifestement motivée par des considérations de leadership et non de défense du « sud global » !
Le calcul coût/bénéfice des 27 pays signataires – c’est peu, j’y reviens plus bas – peut, selon moi, se résumer assez simplement :
- Les dirigeants de régimes sous sanctions lourdes (qu'ils soient signataires comme la Corée du Nord, l'Iran, le Venezuela ou la Biélorussie, ou ciblés par des dispositifs similaires) cherchent un soutien politique et financier direct auprès d'un membre permanent du Conseil de sécurité disposant du droit de veto.
- Ces gouvernements utilisent le concept du « droit au développement » pour rejeter toute ingérence extérieure liée au respect des droits fondamentaux.
- Leur alignement sur les déclarations chinoises s'effectue en échange de contreparties économiques, d'investissements, notamment dans le cadre des Nouvelles routes de la soie (BRI), ou de soutiens militaires directs.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’initiative chinoise rallie si peu de pays signataires. Ce que Pékin révèle, en creux, et malgré lui, est la nature hétérogène d’un « Sud Global », prétendument uni contre « l’hégémonie occidentale ».
La majorité des nations émergentes du Sud sont des démocraties ou des régimes pluralistes (Inde, Brésil, Indonésie, Mexique, Kenya, Afrique du Sud). Ces pays refusent de s'aligner sur un texte initié par Pékin et signé majoritairement par des autocraties dures. Les principes portés par la Chine ne convainquent pas ces États pragmatiques, qui maintiennent des relations économiques et politiques équilibrées avec les puissances occidentales.
C’est particulièrement le cas pour ce qui concerne l’Inde, non seulement en matière d’investissement, (cf. bulletin n°22 « Chine-Inde : dissensions à l’OMC au sujet de l’investissement »), mais aussi plus largement :
New Delhi refuse que les BRICS prennent un virage ouvertement antioccidental, mais elle approuve néanmoins la lente érosion des privilèges occidentaux lorsqu’elle sert ses propres intérêts et renforce son autonomie stratégique*.
*Extrait du Bulletin n°42 : « À New Delhi, les BRICS préparent déjà la présidence chinoise de 2027 »)
De plus, ce « sud global » n’a pas attendu la Chine pour s’organiser. Les organisations régionales telles que l’Union africaine, la Communauté des États latino-américains et caraïbes (CELAC), ou l’ASEAN privilégient leurs propres canaux diplomatiques pour dénoncer les frictions commerciales ou les sanctions. Ces États refusent de transférer leur « représentativité normative » à une initiative sous tutelle chinoise directe.
Aussi, si une majorité des pays du monde multipolaire partage sur le fond la critique contre l'extraterritorialité des sanctions occidentales et leurs effets sur leur économie, leurs gouvernements rejettent la méthode diplomatique et la tutelle politique de la Chine.
Pékin n’arrive à rassembler qu’un noyau restreint d'environ 25 à 30 États qui représentent des régimes directement visés par des sanctions dures ou des gouvernements placés sous dépendance sécuritaire et financière étroite de la Chine ou de la Russie. C’est à cette aune que l’on doit mesurer le soutien réel accordé à Pékin dans le monde.
7. Pièces aéronautiques contre terres rares : vers un durcissement du rapport de force sino-américain ?
Selon une enquête exclusive de Reuters publiée le 1er octobre, l’administration Trump ralentirait depuis plusieurs semaines certaines licences d’exportation de pièces aéronautiques vers la Chine. Washington chercherait ainsi à opposer la dépendance de l’aviation chinoise envers les fournisseurs américains au contrôle exercé par Pékin sur les terres rares et autres minerais critiques dont dépendent les industries américaines. Cette démarche réactiverait un levier de pression expérimenté au printemps 2025 et explicitement brandi par Donald Trump le 10 octobre de la même année. L’information repose à ce stade sur cette seule enquête, fondée sur plusieurs sources anonymes et non confirmée par Washington ou Pékin.
Deux dépendances placées face à face
Face au contrôle exercé par Pékin sur les terres rares et les aimants permanents dont dépendent plusieurs industries américaines, Washington peut suspendre certaines licences ou imposer de nouvelles autorisations aux moteurs et systèmes de navigation américains dont dépendent COMAC et une partie des flottes Boeing et Airbus* exploitées en Chine.
*Note_ certains Airbus des compagnies chinoises utilisent également des moteurs ou équipements provenant de fournisseurs américains ou de coentreprises franco-américaines. Reuters n’établit toutefois ni qu’Airbus soit actuellement visé, ni que des pièces destinées à ses appareils figurent parmi les licences retardées.
Une commande liée à une garantie d’approvisionnement
Au printemps dernier, le 16 mai, le ministère chinois du Commerce (MOFCOM) annonçait qu’un arrangement avait été conclu sur « l’achat d’avions par la Chine et la garantie par les États-Unis de la fourniture à la Chine de moteurs et de pièces détachées » (中方向美方采购飞机以及美方保障飞机发动机、零部件对华供应).
Quatre jours plus tard, il précisait que les compagnies chinoises introduiraient 200 Boeing « en fonction de leurs besoins » et que les États-Unis fourniraient des garanties d’approvisionnement « suffisantes » en moteurs et composants : .
L'aviation est un domaine clé pour l'approfondissement de la coopération mutuellement bénéfique entre la Chine et les États-Unis. Conformément à l'important consensus atteint par les chefs d'État chinois et américain, le secteur aérien chinois, en fonction de ses propres besoins en matière de développement du transport aérien, achètera 200 appareils Boeing selon les principes commerciaux. Parallèlement, la partie américaine garantira à la partie chinoise un approvisionnement suffisant en moteurs et en pièces détachées (商务部美大司负责人解读中美经贸磋商初步成果.
Le compte rendu américain du 17 mai confirmait l’achat initial de 200 appareils, mais ne mentionnait aucune garantie sur les pièces. (White House fact sheet)
Le 22 avril, avant l’annonce de l’arrangement, le directeur général de Boeing, Kelly Ortberg, avait reconnu que les compagnies chinoises s’inquiétaient de leur accès aux pièces critiques. Il affirmait que Boeing avait trouvé avec elles une « bonne solution », tout en soulignant qu’une grande commande resterait impossible sans le soutien de l’administration américaine. En juin, le directeur de Boeing Global Services confirmait que le groupe pouvait fournir le soutien après-vente associé aux 200 appareils, sous réserve des autorisations d’exportation américaines, et rappelait que Boeing disposait d’un entrepôt de pièces en Chine.
Un commande groupée pour sécuriser sa flotte
Toujours selon l’enquête de l’agence Reuters, le département du Commerce américain aurait ralenti depuis plusieurs semaines certaines licences d’exportation de pièces aéronautiques vers la Chine. L’agence ne précise pas la date de début de ce ralentissement. Des responsables américains étudieraient également une règle facilitant de nouvelles restrictions, notamment sur les trains d’atterrissage et les fluides hydrauliques.
La même enquête révèle un second volet de ces négociations. Pékin aurait demandé plusieurs années de pièces de rechange pour accompagner la commande des 200 Boeing. Washington se montrerait réticent à garantir cet approvisionnement, dont l’état d’avancement de cette demande reste inconnu, afin de conserver un moyen de pression dans les discussions commerciales.
Ces deux volets concernent des bénéficiaires différents.
- Les limitations quantitatives visant à empêcher le stockage portent sur les composants destinés à COMAC.
- La demande de garantie pluriannuelle porte sur le soutien des 200 Boeing. Lorsque les références et configurations sont identiques, certaines de ces pièces pourraient également renforcer les stocks disponibles pour la flotte déjà en circulation*.
*Note_Une commande d’avions peut comprendre un programme de dotation initiale en pièces : des consommables ou réparables, mais aussi des composants et stocks nécessaires aux premières années d’exploitation. Les pièces portant les mêmes références et homologuées pour des configurations identiques peuvent alimenter aussi bien les nouveaux appareils que les Boeing déjà en circulation.
Quelques remarques
Le timing de « l’enquête » de Reuters interroge, sans pouvoir établir que certaines informations ont été délibérément transmises par l’administration américaine. Leur divulgation signale néanmoins à Pékin que le levier aéronautique n’a pas été abandonné à la suite de la rencontre au sommet.
La sécurisation de la flotte existante apparaît comme une préoccupation majeure de Pékin, par-delà l’acquisition de nouveaux appareils. Pékin cherchait donc à s’acheter du temps de vol pour ses appareils en circulation.
Le dossier des minerais critiques a bien été mentionné dans le bilan américain de la visite, mais sans résultat précis. La Maison-Blanche indique que les deux pays « continuent de travailler » sur les préoccupations américaines relatives aux pénuries de terres rares et d’autres minerais critiques, avec pour objectif de ramener les expéditions à des niveaux jugés appropriés.
Le compte rendu chinois des « huit résultats et consensus » ne mentionne pour sa part ni les terres rares, ni les 200 Boeing, ni la garantie de pièces.
La visite de Xi Jinping a donc permis de prolonger de deux mois la trêve commerciale, jusqu’au 10 janvier 2027, sans résoudre le dossier des dépendances industrielles croisées.
Publiée six jours plus tard, l’enquête de Reuters l’a néanmoins fait monter d’un cran dans l’espace public. Un nouveau seuil serait franchi si Washington confirmait publiquement et officiellement que le ralentissement actuel des licences et sa réticence à garantir plusieurs années de pièces sont effectivement utilisés comme instruments de négociation.
▶ Influence et ingérences
8. Au sujet des intérêts de développement chinois
Dans le mémo précédent n°1 supra « Vers un état permanent de mobilisation de l’économie et de la société », nous rendions compte de la nouvelle Loi sur la mobilisation de défense, entrée en vigueur le 1er octobre, que le ministère chinois de la défense évoque brièvement dans sa conférence de presse du 24 septembre. S’il ne faut pas, selon lui, la surinterpréter, il ne faut pas non plus la banaliser. Cette loi consolide une évolution doctrinale et politique majeure : les « intérêts de développement », déjà inscrits dans la Loi sur la défense de 2020 parmi les motifs de mobilisation, figurent désormais explicitement dans le dispositif qui en organise la préparation et la mise en œuvre.
Rappel du contexte doctrinal et politique
Dans la doctrine politique chinoise actuelle, la qualification d’une présence, d’un besoin ou d’un actif comme « intérêt de développement » (发展利益) ou « intérêt à l’étranger » (海外利益) permet de l’inscrire dans le périmètre de la protection nationale. Cette qualification peut ensuite soutenir la revendication de droits et d’intérêts à défendre (权益), y compris lorsque leur portée est contestée à l’extérieur.
Il faut examiner comment Pékin qualifie l’intérêt à défendre et cherche à imposer les conditions de sa protection. La stratégie maritime et océanique chinoise (海洋强国,海洋权益), nous en offre un cas d’espèce concret.
Chaîne de signaux forts
L’article 34 de la Loi sur la sécurité nationale de 2015 prévoit que l’État « adapte continuellement ses missions de sécurité aux besoins du développement économique et social et aux intérêts nationaux de développement » * .
*Note : des réflexions publiées dans des revues du PCC viennent éclairer les moyens mis en œuvre. Elles proposent de passer de la protection réactive des actifs à l’étranger à une action amont sur les règles, notamment par des mesures économiques destinées à dissuader les États dont les décisions affectent les intérêts chinois.
Son article 33 protège les intérêts nationaux à l’étranger. L’article 18 envisage des opérations militaires pour leur protection.
La Loi sur la défense révisée en 2020 inscrit ensuite les « intérêts de développement » parmi les objets de la défense et les intérêts dont la menace peut justifier une mobilisation générale ou partielle.
Leur présence dans la loi de mobilisation de défense de cet été 2026, objet de notre mémo cité dans l’abstract, vient consolider cette évolution.
Analyse
Pékin construit ainsi une doctrine d’action permettant de convertir l’expansion de ses « intérêts économiques de développement » en une extension de son périmètre de sécurité nationale, puis de protéger ce dernier par tous les moyens que l’Etat et le PCC peuvent mobiliser : des moyens diplomatiques, juridiques, économiques et militaires.
Son caractère expansionniste* devient patent lorsque la protection revendiquée conduit à contraindre durablement la liberté de décision et la souveraineté des États d’accueil. C’est ce que nous observons dans un nombre croissant de dossiers (mer de Chine, Taiwan, commerce international et investissements…).
Nous parlons ici de doctrine et non de simple rhétorique et aurions tort, par conséquent, de considérer les menaces de Pékin comme du bluff ou comme une simple mise en récit de quelques revendications déraisonnables.
La recherche académique occidentale contemporaine se limite souvent à la description de phénomènes situés en aval de ce processus, après la qualification d’une zone d’intérêt par la Chine en intérêt national à défendre. Elle développe alors une réflexion sur « la protection des intérêts chinois à l’étranger », et bien qu’ils soient – et devraient être - juridiquement ou politiquement contestables et contestés.
Cela inclut, par exemple, les études sur le développement des sociétés militaires privées chinoises, ou des capacités maritimes de l’APL. Cette production absorbe les éléments du narratif et du corpus doctrinaire chinois déjà en place, sans les analyser en tant que tels. Elle risque de justifier leur action sans pouvoir en contester la légitimité.
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*Note : en histoire et en science politique, l’expansionnisme désigne une politique d’extension de la puissance, du contrôle ou de l’autorité d’un État au-delà de son périmètre existant. Outre sa composante territoriale, la plus immédiatement identifiable, l’histoire des empires montre cependant que cette extension peut aussi passer par l’assujettissement économique et politique d’espaces conservant formellement leur souveraineté.
↑ Retour au sommaire9. Arctique : le Xuelong 2 ouvre la voie à la Tara Polar Station
Le 9 septembre, le brise-glace chinois Xuelong 2 a guidé la station dérivante de la Fondation Tara Océan* sur 110 milles nautiques jusqu'à sa plaque de glace, dans l'Arctique central (“雪龙2”号考察船为法国“塔拉极地站”破冰引航). Il l'a aussi ravitaillée en carburant, à sa demande, après un cyclone essuyé au nord de la Russie (“雪龙2”号考察船为法国“塔拉极地站”破冰引航). Le bulletin de veille de l'ambassade de France en Chine évoque un « accord franco-chinois » conclu en 2025, tandis que les sources chinoises parlent d'une intention de coopération (合作意向), arrêtée en octobre 2025 à l'Assemblée du Cercle arctique, puis validée par le ministère chinois des Ressources naturelles. (北冰洋考察记丨“雪龙2”号护送“塔拉极地站”开启北冰洋越冬考察).
*Note : La Tara Polar Station est une base polaire dérivante, conçue comme un laboratoire-observatoire. Elle appartient à la Fondation Tara Océan. Elle ouvre le programme Tara Polaris : dix expéditions consécutives dans l'océan Arctique central jusqu'en 2046. Le consortium réunit plus de 35 laboratoires de 12 pays : la France (15 laboratoires), le Canada, l'Allemagne, la Norvège, la Suisse, la Finlande, le Danemark, l'Espagne, la Belgique, les États-Unis, Israël et le Japon. La première mission, Tara Polaris I (2026-2027), prévoit environ neuf mois d'hivernage (pour douze personnes et 220 protocoles scientifiques). Elle étudie la glace, la neige, l'atmosphère et l'océan sous la banquise, notamment avec des instruments acoustiques, des hydrophones et des véhicules sous-marins autonomes.
Commentaire
Pékin semble tirer de l'opération un double bénéfice :
- Il a installé autour de Tara un réseau de bouées entièrement chinoises, qui recueillera des données tout l'hiver.. Le bilan chinois de l'expédition cite, parmi ces équipements, des bouées de profilage qui renforcent l'observation de l'océan profond sous la glace. Or, ces mesures ont un double usage potentiel : la température et la salinité sous la banquise conditionnent aussi la navigation et la détection sous-marines
- Pékin présente aussi l’expédition comme la preuve de son rôle de « participant, bâtisseur et contributeur » des affaires arctiques, reprenant le vocabulaire de son livre blanc de 2018. Selon Xinhua, la même expédition a accueilli des scientifiques de l'Institut de recherche arctique et antarctique russe (AARI) pour une observation conjointe de la glace, présentée comme un moyen de mieux « servir les routes arctiques » (服务北极航道) (新华鲜报丨“双龙”凯旋 中国第16次北冰洋考察成果丰硕). La même dépêche confirme aussi le risque de double usage. Elle indique que les bouées de profilage sur glace ont « nettement amélioré la capacité chinoise d'observer l'océan profond sous la glace ». Elle précise enfin que 114 bouées ont été déployées au total, avec un taux de fabrication nationale de 97 %.
Questions : les neuf dérives prévues jusqu'en 2045 dépendront-elles d'un guidage chinois ? L’accord ou la lettre d’intention franco-chinoise de 2025 prévoit-il/elle une contrepartie ? On ignore aussi par quel canal transitent les mesures des bouées chinoises posées près de Tara, et qui y a accès. Les mesures de Tara sous la glace, jusqu'à 2 000 mètres, sont-elles transmises à l'Institut de recherche polaire de Chine (PRIC) ?
Analyse :
Depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, les instituts de recherche occidentaux ont suspendu l’essentiel de leur coopération avec leurs homologues russes. La recherche arctique s'est alors scindée en deux : d'un côté les Européens et les Nord-Américains, de l'autre la Russie, qui contrôle la moitié du littoral arctique. Pékin travaille désormais avec les deux « pôles », et devient un acteur pivot.
La Chine accède notamment au secteur sibérien, que les Européens ne peuvent plus desservir seuls et observe les méthodes et les priorités des deux communautés scientifiques. En cela, elle tire profit d’une dépendance qui devient déjà asymétrique : sans brise-glace, Tara ne peut pas commencer sa dérive côté sibérien. Sans Tara, Pékin perd seulement un relais hivernal. Xinhua résume ainsi la situation : la Chine passerait de « participant aux expéditions polaires » au rôle de « promoteur de la coopération internationale ». Cette ambition sert-elle nos intérêts ? Les autorités françaises ont-elles été consultées, notamment sur le partage des données ?
Relié : Bulletin n°5, du 17/11/2025 « L’offensive polaire de la Chine : stratégie, capacités, implications »
↑ Retour au sommaire▶ Documentation & Agenda
◇ Documentation
- UE-Chine
French-German non-paper Strengthening European resilience, addressing global macroeconomic imbalances and market distorting practices, le 5 octobre, document conjoint des gouvernements français et allemand. Il accompagne une lettre d’Emmanuel Macron et de Friedrich Merz à Ursula von der Leyen. Paris et Berlin décrivent un choc industriel menaçant les capacités productives, l’innovation et l’autonomie européenne, alimenté notamment par des distorsions étrangères. La Chine n’est pas citée. Ils demandent une utilisation plus rapide et plus large des instruments de défense commerciale, avec davantage d’enquêtes ouvertes par la Commission et proposent deux nouveaux instruments : l’un pour diversifier les approvisionnements, l’autre pour répondre aux distorsions systémiques en réglementant l’accès au marché unique. Ils souhaitent également ensemble reprendre le dialogue sur les changes et anticiper collectivement les possibles représailles des pays concernés. Je ferai un mémo à partir de ce document dans le prochain bulletin, avec le premier bilan de la visite du commissaire européen au Commerce en Chine.
A new EU Structural Rebalancing Instrument to respond to China’s export surge, le 2 octobre, par notamment Pascal Lamy, coordinateur du réseau des instituts Jacques Delors, ancien commissaire européen au Commerce (1999-2004), et directeur de l’OMC entre 2005 et 2013. Les auteurs attribuent l’envolée des exportations chinoises à la combinaison du soutien public, d’un renminbi sous-évalué et d’une consommation intérieure insuffisante. Ils jugent les instruments européens appliqués produit par produit trop lents et trop fragmentés pour corriger ces distorsions systémiques. Ils proposent de négocier un rééquilibrage avec Pékin, en préparant un « instrument de rééquilibrage structurel » fondé sur des contingents tarifaires. Les volumes historiques resteraient soumis aux droits actuels ; les importations supplémentaires supporteraient un droit prohibitif, après renégociation des concessions tarifaires européennes. Remarque : cette idée d’un « plan B » ne couvre que les déséquilibres commerciaux et sur la base de comportements observables dans les données commerciales et financières.
- Taiwan
The Coming Taiwan Crisis. Use Today’s Calm to Prepare for the Next Perfect Storm », publié le 25 septembre 2026 dans Foreign Affairs, par Jonathan A. Czin, titulaire de la chaire Michael H. Armacost au John L. Thornton China Center de la Brookings Institution. Ancien analyste de la CIA. Selon l’auteur, l’accalmie relative autour de Taïwan traduit la confiance provisoire de Xi Jinping dans sa capacité à gérer Washington et à obtenir une évolution politique favorable à Taipei. Les élections présidentielle taïwanaise et américaine de 2028 pourraient remettre ce calcul en cause et ouvrir une période de coercition accrue. Pékin pourrait alors réactiver des restrictions maritimes et des interceptions ciblées pour soumettre les échanges de l’île à sa volonté. Washington devrait donc approuver rapidement les ventes d’armes en attente, compte tenu des délais de livraison et d’intégration opérationnelle.
- Purges au sommet et la question de la transition politique
Les mouches et les tigres : fonction, pratique et dialectique de la purge dans la chine de Xi Jinping, le 7 octobre, par l’auteur de ses lignes (auto-promotion assumée), Chercheur associé à l’Institut Thomas More sur la question chinoise. La note interprète les purges comme un instrument permanent de transformation des institutions, des réseaux et des rapports de pouvoir sous Xi Jinping. Les réformes militaires de 2015 et celles du Parti-État de 2018 auraient construit une architecture de surveillance permettant au Centre de contenir les lieux et réseaux de pouvoirs dissidents. La succession à venir, qu’elle intervienne en 2027 ou plus probablement en 2032, éprouvera la capacité de ce dispositif à fonctionner au-delà de Xi Jinping. Une dissociation des fonctions, éventuellement autour de Cai Qi, constitue un scénario intermédiaire probable sinon plausible. La projection internationale des mécanismes chinois de surveillance et d’exclusion pourrait étendre les effets de cette gouvernance aux acteurs étrangers.
◇ Conférence
Ce soir, jeudi 8 octobre, de 18h30 à 20h : notre conférence géopolitique en ligne (re-auto-promotion) :👉 « Gouverner par la purge : comment Xi Jinping transforme le pouvoir chinois ». 👉 Avec Francois Godement, historien, expert résident et conseiller spécial Asie et États-Unis à l’Institut Montaigne, et Laurent Malvezin, chercheur associé à l’Institut Thomas More. I
Infos et inscriptions 👉 https://bit.ly/4B2YMdh
◇ Agenda
Cette semaine, place à l’Europe et à l’UE :
9 octobre, Luxembourg : Conseil Ecofin, volet multilatéral connexe. Retour sur le G20 des ministres des Finances ; préparation des positions européennes pour les prochaines réunions du G20 et du FMI. Ordre du jour officiel. Consilium
12 octobre, Paris, (14 h–17 h 30) : Trade Policy Day–Paris, organisé par les représentants français du réseau EU Trade Champions. Chocs tarifaires ; diversification des approvisionnements et des débouchés ; surcapacités ; défense commerciale et sécurité économique ; réforme douanière et commerce électronique. Message vidéo annoncé de Maros Šefčovič de retour de Pékin (le 10).
12 et 13 octobre, à Limerick : réunion informelle des ministres européens des Télécommunications, rendez-vous connexe sur les infrastructures numériques. Digital Networks Act ; connectivité et résilience des câbles sous-marins ; connectivité numérique et protection des consommateurs.
13 octobre, Luxembourg : Conseil Affaires générales, préparation du Conseil européen. Examen des projets de conclusions ; compétitivité et feuille de route « One Europe, One Market » ; priorités législatives ; simplification ; cadre financier 2028–2034.
14 octobre, Bruxelles, (9 h-17 h 30) : Trade Policy Day de la Commission européenne. Résilience du commerce mondial ; sécurité économique ; autonomie stratégique ; accords commerciaux et système multilatéral. Intervention de Ditte Juul Jørgensen à 9 h 10 ; table ronde sur la sécurité économique à 13 h 30 ; intervention de Šefčovič à 15 heures.
Enfin, les 15 et 16 octobre à Bruxelles : Conseil européen. Notamment le sous le volet compétitivité et les déséquilibres macroéconomiques mondiaux ; mise en œuvre de « One Europe, One Market ». Pour la Chine, discussions attendues sur les suites du dialogue commercial Agenda préparatoire officiel · Présentation de l’EPRS.
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